Accueillir sans oublier
Après le lien, puis le lien menacé, voici sa réparation. Le pardon n'efface rien et n'oublie rien : il remet la dette sans nier la faute. Ce que ce geste est vraiment, ce qu'il n'est pas — et pourquoi on ne l'exige jamais de celui qui a été blessé.
Liminaire
Ce dossier ferme un triptyque. Le premier volet, sur la communication, regardait le lien vivant : se tourner vers l'autre plutôt que contre lui. Le deuxième, sur l'attachement et la jalousie, regardait le lien menacé : la peur de perdre, et la manière dont serrer abîme ce qu'on veut retenir. Il s'achevait sur une question laissée ouverte — que deviennent ces liens quand ils ont été blessés, et comment on les répare ? C'est l'objet de ce dernier panneau : la réparation. Et son geste le plus difficile porte un nom que la langue a beaucoup abîmé — le pardon.
Abîmé, parce qu'on le confond avec presque tout ce qu'il n'est pas. « Pardonner », dans l'usage courant, en est venu à signifier oublier, excuser, tourner la page, faire comme si de rien n'était, voire revenir. Ce dossier soutient l'inverse : le pardon n'efface pas la faute — il la laisse entière, reconnue, nommée —, et pourtant il remet la dette. Le mot le dit à sa racine : pardonner vient du bas latin perdonare, « faire remise complète », et son cousin grec, l'aphesis du Nouveau Testament, signifie « relâcher, délier une dette » solide. On relâche ce qui pesait — le droit à la vengeance, la créance sur l'autre — sans prétendre que rien ne s'est passé. D'où le titre : accueillir sans oublier. Accueillir la personne, le réel, parfois sa propre douleur ; sans oublier le tort, qui reste vrai.
Deux dangers bordent ce chemin, et le dossier tiendra les deux à distance. D'un côté, le faux pardon : celui qui efface trop vite pour avoir la paix, qui dit « c'est oublié » sans que rien ne soit réglé — les cliniciens l'appellent, selon les cas, « pardon bon marché », « pardon creux », « pardon prématuré ». De l'autre, le pardon forcé : celui qu'on enjoint — à une victime, au nom de la morale, de la religion ou de sa propre « guérison ». Contre ce second danger, une ligne rouge traversera tout le texte : le pardon peut être un chemin, jamais un devoir ; il appartient à celui qui a été blessé, et à personne d'autre — surtout pas à celui qui a blessé.
Un mot, enfin, sur la nature des preuves, car ce dossier mêle deux registres qu'il ne faut pas confondre. Une grande partie de ce qu'on sait de plus profond sur le pardon vient de la philosophie (Jankélévitch, Arendt, Ricœur, Derrida) et de la clinique : ce sont des thèses et des observations, éclairantes, mais qui ne se « prouvent » pas comme un résultat de laboratoire. À côté, une psychologie empirique mesure des effets — et là, l'honnêteté oblige à dire que la plupart des liens observés sont corrélationnels (le pardon va avec un meilleur bien-être, sans qu'on sache toujours lequel cause l'autre), qu'une part de cette recherche est produite par un petit cercle d'auteurs engagés, et qu'un seul type d'étude — les essais d'intervention — autorise un langage prudemment causal. On signalera tout du long ce qui est solide, probable, ou de l'ordre de l'extrapolation.
I. Ce que pardonner n'est pas
Commencer par la négative n'est pas une coquetterie : sur ce sujet, presque toutes les impasses viennent d'une confusion de mots. Quatre surtout, qu'il faut séparer une à une — le Focus 1 les reprend en détail ; voici l'essentiel.
Pardonner n'est pas excuser. Excuser, c'est montrer qu'il n'y avait pas vraiment faute : l'autre ne savait pas, ne pouvait pas, n'était pas lui-même. Le pardon commence exactement là où l'excuse s'arrête. Le philosophe Jeffrie Murphy le formule d'une manière qui restera le fil de tout le dossier : pour qu'il y ait pardon, le tort doit rester intact — ni excusé, ni justifié, ni minimisé. Si l'on explique la faute jusqu'à la dissoudre, il n'y a plus rien à pardonner. Jankélévitch le disait d'une formule tranchante : « il y a de l'inexcusable, mais il n'y a pas d'impardonnable » — l'inexcusable est précisément le lieu propre du pardon.
Pardonner n'est pas oublier. C'est le cœur du titre. Le temps qui passe et estompe n'est pas le pardon : c'est l'usure, l'oubli, autre chose. Pardonner suppose au contraire de se souvenir — sans quoi que remettrait-on ? Ricœur, au terme d'un grand livre sur la mémoire, l'a nommé « le pardon difficile » : dénouer le coupable de sa faute (« il y a plus dans l'homme que ce qu'il a fait ») sans effacer la dette ni verser dans l'oubli. L'horizon n'est pas l'amnésie, mais une mémoire enfin apaisée.
Pardonner n'est pas se réconcilier. C'est la distinction la plus utile en pratique, et la plus mal connue. Le pardon est un mouvement intérieur et unilatéral : celui qui a été blessé peut renoncer à sa rancune sans que l'autre change, sans même que l'autre le sache solide. La réconciliation, elle, est un processus à deux : elle suppose que la confiance se reconstruise, donc que l'offenseur, lui, se transforme. On peut pardonner sans se réconcilier — et il est des situations où c'est même la seule voie sûre (on y reviendra à propos de la violence). Confondre les deux est le ressort de la plupart des dégâts : cela fait croire qu'accorder son pardon oblige à rouvrir sa porte.
Pardonner n'est pas minimiser. « Ce n'est pas grave », « n'en parlons plus », « il faut relativiser » : ces phrases, qui se donnent des airs de sagesse, tuent le pardon au lieu de l'ouvrir. Elles nient le tort, donc l'escamotent. Le vrai pardon fait le contraire : il regarde le tort en face, et choisit de remettre la dette. Accueillir sans oublier, encore.
II. Ce que pardonner veut dire
Si ce n'est ni l'excuse, ni l'oubli, ni la réconciliation, ni la minimisation — qu'est-ce donc ? Un don, répond la tradition philosophique, et le mot « par-don » l'abrite. Jankélévitch décrit un geste gracieux, gratuit, presque déraisonnable : on remet la dette sans exiger que l'expiation ait été « suffisante », parce qu'aucune expiation ne l'est jamais tout à fait. C'est une thèse, non un théorème ; mais elle capte quelque chose de juste — le pardon a toujours un reste d'excès, il donne plus qu'il n'est dû.
Hannah Arendt en tire la conséquence la plus lumineuse, et la plus utile ici. L'action humaine, dit-elle, est irréversible : ce qui est fait ne peut être défait, et sans remède nous resterions prisonniers pour toujours des conséquences d'un seul geste. Le pardon est ce remède : il ne défait pas le passé, mais il rouvre l'avenir — il libère les deux, l'offensé et l'offenseur, de l'enchaînement automatique de la faute et de la vengeance. Et Arendt ajoute une remarque décisive : le pardon suppose la pluralité — « nul ne peut se pardonner à soi-même » tout seul. Le pardon est d'abord une affaire entre plusieurs (nous verrons au Focus 2 pourquoi l'auto-pardon, plus paradoxal, mérite un traitement à part).
La psychologie contemporaine, avec ses outils plus modestes, distille la même idée en une distinction opératoire. Everett Worthington sépare deux moments souvent confondus probable :
Le pardon de décision — l'intention, prise par la volonté, de renoncer à la vengeance et de traiter l'autre en être humain plutôt qu'en ennemi. On peut le poser tout de suite, comme on décide. Le pardon d'émotion — le remplacement, bien plus lent, de la rancune et de l'hostilité par des sentiments plus paisibles, parfois de l'empathie. Les deux ne vont pas de pair : on peut « décider » de pardonner et sentir encore, des mois durant, la brûlure intacte. Cette faible correspondance n'est pas un échec — c'est la structure même du pardon, qui se décide en un instant et se travaille sur des années. Et c'est le second, l'émotionnel, qui semble porter les bénéfices que la recherche a cru mesurer probable : décider ne suffit pas, il faut que le cœur, peu à peu, suive.
III. Un champ qui converge
Plusieurs traditions de recherche, parties de points éloignés, dessinent une même carte du pardon. Aucune ne le « prouve » de bout en bout ; ensemble, elles convergent — c'est ce faisceau, plus que telle étude isolée, qui fait la solidité.
Le pardon comme processus, non comme éclair
Robert Enright, l'un des premiers à l'avoir étudié en psychologue, le décrit comme un chemin en étapes plutôt qu'un basculement soudain probable. On y traverse la découverte (mesurer la colère et le tort subi), puis la décision, puis un travail (recadrer, tenter l'empathie, accepter la douleur), puis un approfondissement (y trouver un sens). Le détail des étapes importe moins que l'idée : le pardon ne s'ordonne pas — « pardonne, maintenant » n'a pas plus d'effet que « calme-toi » — mais il se parcourt. Michael McCullough, de son côté, a montré que le moteur de ce parcours est le plus souvent l'empathie : on pardonne dans la mesure où l'on parvient à voir en l'autre autre chose que sa faute — et une excuse sincère aide précisément parce qu'elle rend cette empathie possible probable. Il a aussi proposé d'en faire une mesure sobre : pardonner, c'est voir décroître deux motivations — l'évitement et la vengeance — et parfois revenir la bienveillance.
Ce que les chiffres autorisent — et ce qu'ils interdisent
Ici, la prudence est un devoir. Les grandes synthèses relient bien le pardon à un meilleur bien-être ; mais l'immense majorité de ces liens sont corrélationnels : les gens qui pardonnent vont mieux, sans qu'on sache si c'est le pardon qui apaise, ou l'apaisement qui rend le pardon plus facile extrapolation. La seule famille d'études qui autorise un langage prudemment causal, ce sont les essais d'intervention : une méta-analyse de référence, portant sur des dizaines d'essais, trouve que les programmes conçus pour aider à pardonner augmentent bel et bien le pardon, avec un effet modéré, et réduisent un peu la dépression et l'anxiété probable. C'est réel, c'est utile, ce n'est pas un miracle — et deux réserves d'honnêteté s'imposent : les effets sur l'humeur sont plus petits que sur le pardon lui-même, et une part de cette littérature est produite par un petit cercle de chercheurs proches de ces méthodes, ce qui invite à ne pas prendre les résultats les plus flatteurs pour argent comptant.
On lit partout que pardonner ferait baisser la tension, protègerait le cœur, renforcerait l'immunité. Le mécanisme est plausible — la rancune entretient un état de stress, et le stress chronique use l'organisme —, et l'imagerie cérébrale montre que pardonner en imagination mobilise les réseaux de l'empathie et de la régulation des émotions probable. Mais attention à deux sauts. D'abord, « mobiliser des circuits » n'est pas « prouver un circuit du pardon » ni un effet thérapeutique : ces études reposent sur de petits échantillons et des scénarios imaginés en laboratoire extrapolation. Ensuite, presque tout ici est corrélationnel : mieux vaut dire « le pardon va avec une meilleure santé » que « le pardon guérit ». La rancune n'est pas une maladie, et le pardon n'est pas un médicament.
Au plus près du couple : la réparation
Ramené à la vie à deux, le pardon a un nom plus quotidien : réparer. Le dossier communication l'abordait déjà par la petite porte — la « réparation à froid », l'art de renouer après la dispute. La recherche de John et Julie Gottman a montré que ce qui distingue les couples solides n'est pas qu'ils se disputent moins, mais qu'ils réparent mieux : ils lancent, et surtout acceptent, ces gestes qui empêchent une brouille de dégénérer probable. Pour les blessures plus profondes, la thérapie centrée sur les émotions de Sue Johnson a repéré un nœud précis, la blessure d'attachement — le moment où celui qui devait être notre abri devient la source du danger (le Focus 3 du dossier attachement lui est consacré). Le résultat mérite d'être cité avec ses limites : dans une étude où des couples portant une telle blessure ont suivi une dizaine de séances, une petite majorité d'entre eux sont parvenus à la « résoudre », avec des gains de pardon et de confiance maintenus trois ans plus tard probable. Petits échantillons, pas d'essai randomisé : un signal encourageant, non une preuve définitive. Enfin, chez Frank Fincham, le pardon et la qualité du couple s'entretiennent l'un l'autre au fil du temps, dans les deux sens — sans qu'on puisse dire que l'un « cause » simplement l'autre, et avec des nuances selon les personnes probable.
IV. L'ombre : le faux pardon et le pardon forcé
Comme chaque dossier de cette collection, celui-ci refuse de vendre son sujet. Le pardon a une ombre — double —, et la taire serait malhonnête. Le Focus 3 y descend en détail ; voici les deux versants.
Le faux pardon : celui qui efface trop vite
Il y a un pardon qui n'en est pas un : celui qu'on accorde pour avoir la paix, avant d'avoir traversé la colère et le deuil du tort subi. La clinicienne Janis Abrahms Spring l'appelle le pardon bon marché — une paix de surface, achetée au prix des intérêts de la personne blessée, qui ne règle rien et laisse la plaie sous le pansement. D'autres parlent de pardon creux — dire « je te pardonne » sans rien ressentir de tel —, ou de pardon prématuré : Robert Karen décrit ces personnes qui pardonnent trop vite par peur de leur propre colère, et chez qui la rage, faute d'avoir été dite, « passe sous terre » pour ressortir ailleurs. Il faut y ajouter une forme spirituelle du même court-circuit, ce que le psychothérapeute John Welwood a nommé le contournement spirituel (spiritual bypassing) : se servir d'idéaux élevés — « pardonner, lâcher prise, s'élever » — pour éviter une blessure qu'on n'a pas le courage de regarder. Dans tous les cas, le même défaut : on a sauté l'étape où le tort est regardé pour ce qu'il est. On a oublié pour ne pas avoir à accueillir.
Le pardon forcé : la légitimité de ne pas pardonner
L'autre versant est plus grave encore, parce qu'il ajoute une faute à la blessure. C'est l'injonction au pardon — la pression, sociale, familiale, religieuse, parfois thérapeutique, faite à celui qui a été blessé de pardonner, comme si c'était un dû, une preuve de maturité ou de santé. Contre elle, les philosophes rappellent une évidence oubliée : le ressentiment peut être juste. Chez Murphy, la colère de celui qui a été bafoué défend son respect de soi : renoncer trop vite à toute rancune, c'est parfois se manquer de respect à soi-même. Thomas Brudholm, méditant sur le refus de pardonner de survivants des camps, y voit une protestation morale aussi honorable que la disposition à pardonner — une manière de tenir que le tort reste un tort. Ni la colère n'est une maladie, ni le pardon un devoir : ce sont deux libertés, et nul ne peut disposer de celle d'autrui.
Il est un cas où l'injonction au pardon n'est pas seulement injuste, mais dangereuse : celui de la violence conjugale et de l'emprise. Presser une victime de pardonner, surtout quand cela se comprend comme « pardonner et revenir », peut la renvoyer au danger — d'autant que l'emprise sait mimer le remords pour rouvrir la porte. Ici, la distinction du dossier prend une valeur de sécurité : pardonner n'est pas se réconcilier, et jamais le pardon ne doit être un préalable à la protection. La recherche le confirme d'ailleurs par un détour éclairant : quand un travail sur le pardon aide des femmes ayant subi des violences, c'est après qu'elles ont quitté la relation, pour leur guérison — apaiser leur détresse, non retourner auprès de l'agresseur probable. Le pardon, s'il vient, est un chemin que la personne blessée emprunte pour elle-même, à son rythme — jamais une clé qu'on lui demande de rendre. En cas de violence ou de peur, la première chose n'est pas de pardonner : c'est d'être en sécurité, et d'en parler à quelqu'un de formé.
V. Le fil rouge : accueillir le tort, remettre la dette
Une convergence sur la structure. Sous toutes ses formes — le petit pardon d'une parole blessante, la lente réparation d'une trahison, jusqu'au pardon impossible des grands crimes — un même geste se dessine : tenir ensemble deux mouvements que l'on croit contraires. Reconnaître le tort pleinement, à sa vraie taille, sans l'excuser ni l'oublier ; et pourtant remettre la dette, relâcher le droit à la vengeance. Ni l'un sans l'autre. Reconnaître sans remettre, c'est la rancune ; remettre sans reconnaître, c'est le faux pardon. Le vrai pardon est cette tension tenue : accueillir sans oublier.
Une convergence sur ce qu'il n'est pas. Toutes les contrefaçons partagent une même erreur — elles brisent la tension d'un côté ou de l'autre. L'excuse et l'oubli effacent le tort ; le pardon bon marché remet sans avoir rien accueilli ; le refus pétrifié accueille le tort mais ne remet jamais rien. Nommer précisément ces faux pardons n'est pas un jeu : c'est ce qui protège le vrai geste de ses imitations, et la personne blessée des injonctions qu'on lui adresse en leur nom.
Une divergence sur le tempo. Le réflexe culturel veut un pardon rapide, propre, réconciliateur — « tourne la page ». Mais on ne raisonne pas plus une blessure qu'une alarme, et un pardon arraché avant l'heure n'apaise personne : il enfouit la colère au lieu de la traverser. L'ingrédient actif n'est pas la vitesse, c'est le travail — le temps, l'empathie qui revient peu à peu, parfois l'excuse reçue, parfois rien de tout cela. Et ce tempo n'appartient qu'à une personne : celle qui a été blessée. C'est le point où ce dossier rejoint le premier : comme la réparation après la dispute, le pardon se donne, il ne s'exige pas.
VI. La distillation : accueillir sans oublier
Tout converge vers un geste unique, tenu dans le titre : accueillir sans oublier. Accueillir — car il ne s'agit pas de se blinder, de couper le lien, de se protéger dans la rancune définitive (ce serait la pétrification, l'autre échec). Il s'agit de faire une place : à la vérité du tort, à l'humanité de celui qui l'a commis, parfois à sa propre part. Mais accueillir sans oublier : sans effacer la faute, sans la minimiser, sans se forcer à revenir là où l'on n'est pas en sécurité.
Trois appuis séparent ce geste du simple « il faut pardonner », qui ne s'ordonne pas plus que le calme :
Reconnaître le tort avant de remettre la dette. Le pardon commence par un acte de vérité, pas d'effacement. Nommer ce qui a blessé, sans se raconter que « ce n'était rien » — c'est la condition, non l'ennemie, du pardon. Un tort escamoté ne se pardonne pas : il se refoule, et revient. Accueillir la réalité, d'abord ; c'est elle qu'on pourra ensuite remettre.
Séparer pardonner et revenir. Se rappeler, dans chaque situation, que le pardon est intérieur et unilatéral : on peut relâcher sa rancune sans rouvrir la porte, et l'on n'a jamais à choisir entre garder sa colère et se remettre en danger. Là où la confiance peut renaître, la réconciliation prolonge le pardon ; là où elle ne le peut pas — ou pas encore —, le pardon reste possible pour soi, à distance. Cette séparation est une liberté, et parfois une protection.
Laisser le temps et l'empathie faire leur travail. C'est la note la plus honnête de la recherche : le pardon d'émotion ne se décrète pas, il se dépose. On peut décider aujourd'hui de ne pas se venger ; que la brûlure s'apaise, cela demande des mois, la répétition d'une sécurité retrouvée, parfois une excuse sincère, parfois un travail sur soi que l'autre ignore. La rancune ne desserre sa prise qu'à mesure qu'une autre expérience — le tort a été dit, entendu, il ne se répète pas — vient peu à peu recouvrir la première. On n'oublie pas ; on cesse d'être tenu.
Conclusion : rouvrir l'avenir
Ce qui est solide : le pardon se distingue nettement de l'excuse, de l'oubli, de la minimisation et de la réconciliation ; il est un mouvement intérieur et unilatéral, qui n'exige pas le retour à la relation ; et l'on ne doit jamais l'enjoindre à une personne blessée, à plus forte raison en contexte de violence.
Ce qui est probable : le pardon se parcourt en un processus plutôt qu'en un éclair ; l'empathie en est le moteur principal ; le pardon d'émotion, plus que la seule décision, porte les bénéfices observés ; et des interventions bien conçues aident réellement à pardonner, avec un effet modéré.
Ce qui relève de l'extrapolation : l'idée d'un « pardon qui guérit le corps » (les liens sont surtout corrélationnels) ; l'existence d'un « circuit cérébral du pardon » ; et, plus généralement, toute promesse qui ferait du pardon un remède universel plutôt qu'une liberté singulière.
Au centre, la découverte d'Arendt : le pardon ne défait pas le passé — rien ne le peut —, mais il rouvre l'avenir. C'est vrai d'un couple qui, après la blessure, retrouve une manière d'avancer sans la rejouer sans fin ; et c'est vrai, on va le voir, bien au-delà du couple. Le lien humain n'est pas un objet qu'on répare une fois pour toutes : il se blesse, et parfois se reprend — non par l'oubli, qui n'efface rien de vrai, mais par ce geste patient qui regarde le tort en face et choisit, malgré lui, de ne pas s'y enchaîner. Accueillir sans oublier : c'est la dernière manière, la plus difficile, de se tourner vers l'autre plutôt que contre lui — et de refermer, sur une porte ouverte, ce triptyque du couple.
Repères bibliographiques
- Arendt H. (1958). The Human Condition. Chicago: University of Chicago Press. [Trad. fr. Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, 1961 — chap. V, § 33-34.]
- Jankélévitch V. (1967). Le Pardon. Paris: Aubier-Montaigne. [Rééd. Flammarion, « Champs essais », 2019.]
- Jankélévitch V. (1986). L'Imprescriptible. Pardonner ? Dans l'honneur et la dignité. Paris: Seuil. [« Pardonner ? », 1971.]
- Ricœur P. (2000). La mémoire, l'histoire, l'oubli. Paris: Seuil — Épilogue, « Le pardon difficile ».
- Murphy J.G., Hampton J. (1988). Forgiveness and Mercy. Cambridge: Cambridge University Press.
- Enright R.D., the Human Development Study Group (1991). The moral development of forgiveness. In Kurtines & Gewirtz (dir.), Handbook of Moral Behavior and Development, vol. 1 (p. 123-152). Hillsdale, NJ: Erlbaum.
- Enright R.D. (2001). Forgiveness Is a Choice. Washington, DC: American Psychological Association.
- McCullough M.E., Worthington E.L., Rachal K.C. (1997). Interpersonal forgiving in close relationships. Journal of Personality and Social Psychology, 73(2):321-336.
- McCullough M.E. et al. (1998). Interpersonal forgiving in close relationships II: theoretical elaboration and measurement. Journal of Personality and Social Psychology, 75(6):1586-1603.
- Worthington E.L., Witvliet C.V.O., Pietrini P., Miller A.J. (2007). Forgiveness, health, and well-being. Journal of Behavioral Medicine, 30(4):291-302.
- Wade N.G., Hoyt W.T., Kidwell J.E.M., Worthington E.L. (2014). Efficacy of psychotherapeutic interventions to promote forgiveness: a meta-analysis. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 82(1):154-170.
- Makinen J.A., Johnson S.M. (2006). Resolving attachment injuries in couples using emotionally focused therapy. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 74(6):1055-1064.
- Paleari F.G., Regalia C., Fincham F. (2005). Marital quality, forgiveness, empathy, and rumination: a longitudinal analysis. Personality and Social Psychology Bulletin, 31(3):368-378.
- Gottman J.M., Silver N. (1999). The Seven Principles for Making Marriage Work. New York: Crown.