Le couple · après la blessure
Après une blessure, une trahison : ce qu'est vraiment le pardon, ce qu'il n'est pas — et à qui il appartient de le donner, ou non.
Il est un cas où pardonner n'est pas la question : celui de la violence et de l'emprise. Là, la première chose n'est jamais de pardonner — c'est d'être en sécurité. Voyez l'encadré en fin de fiche.
Peu de mots sont aussi mal compris que « pardonner ». On le confond avec l'oubli, avec l'excuse, avec le devoir de tout recommencer comme avant. De là vient une grande partie de la souffrance autour du pardon : on croit qu'il exige ce qu'il n'exige pas. Commençons donc par le dégager de ce qu'il n'est pas.
Pardonner, dans le sens le plus ancien du mot, c'est relâcher — délier une dette, relâcher le droit à la vengeance —, sans prétendre pour autant que rien ne s'est passé. Deux gestes tenus ensemble : reconnaître le tort à sa vraie taille, et cesser d'exiger réparation du passé.
L'un sans l'autre échoue : reconnaître sans remettre, c'est la rancune ; remettre sans reconnaître, c'est le faux pardon. Le vrai pardon est cette tension tenue entre les deux. Il ne défait pas le passé — rien ne le peut — mais il peut rouvrir l'avenir. Autrement dit : ce n'est pas qu'on oublie — on cesse d'être tenu.
« Pardonne, maintenant » n'a pas plus d'effet que « calme-toi ». On peut très bien décider de pardonner et sentir encore, des mois durant, la brûlure intacte. Ce décalage n'est pas un échec : c'est la structure même du pardon, qui se décide parfois en un instant, mais se travaille sur des années.
Son moteur n'est pas la volonté, c'est l'empathie : on pardonne dans la mesure où l'on parvient à voir, en l'autre, autre chose que sa seule faute. C'est pourquoi une excuse sincère aide vraiment — non parce qu'elle « efface », mais parce qu'elle rend ce regard à nouveau possible.
La colère de qui a été bafoué n'est pas un défaut à corriger : elle défend votre dignité — le signe que vous vous respectez assez pour ne pas trouver cela normal. Ni la colère n'est une maladie, ni le pardon un devoir — ce sont deux libertés. Vous avez le droit de pardonner un jour ; vous avez aussi le droit de ne pas pardonner. Refuser peut même être une manière de tenir debout.
Cette phrase paraît sage ; elle peut être une violence de plus. Personne ne devrait vous presser de pardonner selon un calendrier qui n'est pas le vôtre.
Le meilleur service qu'on puisse rendre à quelqu'un qui a été blessé n'est pas de lui dire « pardonne ». C'est de lui dire : « ce qu'on t'a fait était réel, et ce que tu décides d'en faire t'appartient. »
Si c'est vous qui avez commis le tort, il y a un chemin, mais il ne passe pas par réclamer le pardon. Il tient en trois gestes :
Une distinction aide à s'y retrouver : la réparation relève de la justice — de ce qu'il est juste de rendre — et peut être due ; le pardon relève du cœur, et ne peut jamais être exigé. Exiger d'être pardonné vite est une seconde blessure.
Parfois, c'est à soi qu'on n'arrive pas à pardonner. Là aussi, il y a une contrefaçon à éviter : s'accorder l'absolution par le déni, la minimisation ou l'excuse — « au fond ce n'était pas si grave ». Le véritable auto-pardon prend le chemin inverse : reconnaître sa responsabilité, éprouver la culpabilité sans la fuir, réparer autant que possible — puis, seulement, restaurer la bienveillance envers soi. On se pardonne à soi le plus justement quand on a cessé de se chercher des excuses.
Ni la rancune n'est une maladie, ni le pardon un médicament : personne ne peut vous promettre qu'il « guérit ». Mais ne pas rester seul·e aide, en particulier :
Un accompagnement — thérapie de couple, ou individuelle — peut aider à parcourir ce chemin, à votre rythme.
Il est une situation où l'injonction au pardon n'est pas seulement injuste, mais dangereuse : celle de la violence conjugale et de l'emprise. Presser une personne de pardonner — surtout quand cela s'entend comme « pardonner et revenir » — peut la renvoyer au danger, d'autant que l'emprise sait mimer le remords pour rouvrir la porte.
Le pardon n'est jamais un préalable à la protection. En cas de violence ou de peur, la première chose n'est pas de pardonner : c'est d'être en sécurité, et d'en parler à quelqu'un de formé. Le pardon, éventuellement, viendra ensuite — libre, tardif, et pour vous.
3919 — Violences Femmes Info, gratuit, anonyme, 24 h/24 (pour les femmes ; l'entourage et les professionnels peuvent aussi appeler). Pour toute victime, quel que soit son genre : 116 006 — France Victimes, gratuit, 7 j/7. Danger immédiat : 17, ou 114 par SMS si vous ne pouvez pas parler.
Ce n'est pas qu'on oublie : on cesse d'être tenu. Accueillir sans oublier, ce n'est pas se blinder, ni couper le lien, ni se réfugier dans la rancune définitive — mais ce n'est pas non plus se forcer à revenir là où l'on n'est pas en sécurité. C'est faire une place : à la vérité du tort, à l'humanité de celui qui l'a commis, parfois à sa propre part. Et si, un jour, vous choisissez de relâcher ce qui pesait, ce sera à votre tempo — et pour vous.