Il y a quelque chose que j'observe depuis vingt ans de consultations — dans les regards, les corps, les silences. Une fatigue qui n'est pas de la paresse. Une anxiété qui n'est pas de la fragilité. Un sentiment diffus, chez les jeunes comme chez leurs parents, que quelque chose ne tourne plus rond — sans pouvoir tout à fait mettre le doigt dessus.
Ce texte ne propose pas de solution. Il propose d'abord de nommer.
Ce que vous ressentez a un nom — et ce n'est pas une pathologie
Le monde dans lequel les 15-25 ans grandissent aujourd'hui est objectivement plus difficile à habiter que celui de leurs parents au même âge. Ce n'est pas une opinion — c'est mesurable.
Les métiers se transforment ou disparaissent plus vite que les formations ne s'adaptent. Le coût de la vie dépasse ce que les salaires permettent d'anticiper. Le dérèglement climatique n'est plus une abstraction lointaine — il s'invite dans les étés, les incendies, les paysages qui changent.
Ce que beaucoup de jeunes ressentent — une sorte d'épuisement avant même d'avoir vraiment commencé, un sentiment que les règles du jeu ont changé sans qu'on leur explique les nouvelles — n'est pas un signe de faiblesse. C'est une réponse sensée à un contexte réel.
Et ce que beaucoup de parents ressentent face à ça — une impuissance mêlée d'inquiétude, l'envie de rassurer sans y croire vraiment — n'est pas non plus un échec. C'est l'honnêteté de quelqu'un qui voit sans pouvoir résoudre.
Nommer cela, c'est déjà quelque chose.
Ce qui pousse malgré tout
Il serait facile de s'arrêter là — poser un constat et laisser chacun se débrouiller avec. Mais ce serait incomplet, et pas tout à fait honnête.
Parce que quelque chose se passe, en dehors des grands titres et des discours officiels. Pas une révolution. Pas un grand soir. Quelque chose de plus discret et peut-être plus durable — des gens, un peu partout, qui reconstruisent à portée de main.
Des espaces où l'on répare ensemble, où l'on cultive, où l'on fabrique, où l'on prend soin. Des initiatives qui ne cherchent pas à changer le monde en une fois, mais à rendre possible quelque chose d'autre, maintenant, ici.
Des jeunes qui créent des coopératives plutôt que de chercher un emploi qui n'existe plus. Des professionnels qui bifurquent vers des pratiques plus lentes, plus humaines. Des quartiers qui réapprennent à se connaître. Des parents qui admettent qu'ils ne savent pas, et que c'est peut-être un meilleur point de départ que de faire semblant.
La recherche sur les transformations sociales le confirme — le changement ne vient pas toujours d'en haut, ni d'un seul coup. Il vient parfois d'un seuil atteint silencieusement, d'une masse critique de gens qui font autrement, assez longtemps, assez sincèrement, pour que ça devienne visible et contagieux. Ce seuil est peut-être plus proche qu'on ne croit.
Pour les jeunes qui lisent ceci : vous n'êtes pas en train de rater quelque chose. Vous êtes en train de chercher — ce qui est exactement ce que le moment demande.
Pour les parents : votre enfant qui doute, qui tâtonne, qui refuse les chemins tout tracés — il n'est peut-être pas perdu. Il cherche quelque chose de réel.
Ce qu'on peut faire, chacun à sa mesure
Pas de liste en dix points. Pas d'injonction à l'optimisme. Juste quelques gestes — à portée, imparfaits, suffisants pour commencer.
Chercher sa résonance plutôt que sa vocation. La vocation, c'est une idée exigeante — elle suppose de savoir, tôt, avec certitude. La résonance, c'est plus simple et plus honnête : qu'est-ce qui m'anime quand je ne cherche pas à être utile ou performant ? Avec qui est-ce que je pense mieux ? Dans quel contexte est-ce que je me sens moins étranger à moi-même ? Ces questions n'ont pas de bonne réponse. Elles ont des débuts de piste.
Trouver un espace où exister autrement — même petit, même imparfait. Un atelier, un collectif, un jardin partagé, un groupe de lecture, une pratique régulière avec d'autres. Pas pour changer le monde — pour expérimenter que quelque chose d'autre est possible, concrètement, maintenant. Ces espaces existent. Ils font rarement la une — parce qu'ils construisent lentement, sans chercher l'audience.
Ne pas attendre d'avoir tout compris. C'est peut-être le geste le plus difficile — commencer sans garantie, sans clarté complète, sans savoir si ça va tenir. La plupart des choses qui valent la peine ont commencé comme ça.
Peut-être que l'essentiel n'est pas d'avoir les réponses. Mais d'être présent dans la question. De ne pas fuir l'inconfort de ne pas savoir. Et parfois — souvent — de montrer l'exemple non pas par nos certitudes, mais par notre propre façon de traverser ce qui est incertain.
Traverser un monde en transition — ce n'est pas le réparer, ni faire semblant qu'il va bien. C'est accepter qu'on ne sait pas exactement où on va, et décider quand même d'avancer — avec ce qu'on a, là où on est, avec ceux qu'on croise.
Les jeunes qui cherchent sans carte. Les parents qui accompagnent sans certitude. Les professionnels qui tiennent des espaces où quelque chose de vivant reste possible.
Personne ne traverse seul. Et personne n'a à faire semblant que c'est simple.
C'est peut-être ça, le début de quelque chose.
Ce que les chiffres disent
La situation des 15-25 ans n'est pas une impression — elle est documentée. Plus d'un jeune Français sur deux, âgé de 16 à 25 ans, se dit très ou extrêmement inquiet du changement climatique. À l'échelle internationale, une étude publiée dans The Lancet Planetary Health, menée auprès de 10 000 jeunes dans dix pays, révèle que 60% se disent très ou extrêmement inquiets — et que 45% estiment que cette inquiétude a des répercussions négatives dans leur vie quotidienne.
Source : Hickman et al., The Lancet Planetary Health, 2021.
Sur le logement : pour les jeunes actifs, le logement absorbe souvent plus de 40%, voire 50% du budget dans les grandes métropoles. Près de 60% des 18-34 ans déclarent avoir rencontré des difficultés pour trouver un logement. Pour les étudiants disposant d'un logement autonome, le loyer représente en moyenne 56% de leurs dépenses mensuelles.
Sources : Enquête Odoxa/Nexity 2026 ; OVE, Conditions de vie des étudiants 2023.
Sur l'emploi : plus de 22% des jeunes sortis de formation initiale depuis un à quatre ans et en emploi occupent un contrat à durée limitée. L'entrée dans la vie active est devenue structurellement précaire, indépendamment du niveau de diplôme.
Source : INSEE, Enquête Emploi 2023.
Ce que la recherche dit sur les transformations sociales
La chercheuse Erica Chenoweth a documenté que les mouvements non-violents atteignent leurs objectifs deux fois plus souvent — et qu'un seuil de 3,5% de la population activement engagée suffit souvent à déclencher un basculement durable. Les recherches sur les social tipping points convergent vers un autre seuil : 10 à 15% d'une population adoptant de nouveaux comportements peut changer la norme sociale pour l'ensemble. Margaret Wheatley nomme islands of sanity ces espaces qui maintiennent quelque chose d'humain pendant les périodes de transition.
Ce qui existe déjà
L'Économie Sociale et Solidaire représente environ 10% du PIB français et 10% de l'emploi. Le mouvement des Villes en Transition compte plus de 960 initiatives officielles dans le monde. Ashoka fédère plus de 3 600 entrepreneurs sociaux dans 93 pays. Tout cela existe — parce que ça ne cherche pas l'audience, ça cherche la profondeur.
Cet article est une invitation. Si quelque chose a résonné, deux espaces pour aller plus loin — selon où vous en êtes.
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Exemple · Fiche remplie La fiche de Djeyko Médecin, passeur, Sanguinet — avril 2026. → Télécharger le PDF