Ce qui passe, ce qui se rompt
Transmission et apaisement du trauma d'une génération à l'autre — état de la recherche, sens clinique.
Liminaire
Une famille porte parfois une douleur dont plus personne ne se souvient. Une façon de sursauter à un bruit de porte, de se taire à table, de serrer trop fort ou de ne jamais savoir tenir. Un enfant reçoit, sans un mot, la peur d'un grand-parent qu'il n'a pas connu, née d'un événement qu'on ne lui a jamais raconté. Le clinicien de la petite enfance connaît cette scène : la mère qui « ne comprend pas » pourquoi elle se fige quand son nourrisson pleure, et dont on apprendra, trois entretiens plus tard, que sa propre mère avait été internée, ou déportée, ou battue. Quelque chose passe. La question est de savoir quoi, et par où.
Car c'est là que le sol se dérobe. Tout le monde sent la transmission ; presque personne ne sait la nommer sans se tromper de registre. Est-ce dans les gènes ? dans le lait ? dans le silence ? On dispose aujourd'hui d'un mot savant — épigénétique — qui a le double défaut d'exister et d'être presque toujours mal employé. Cet article tient les deux bouts, comme le précédent : il fait le point, honnêtement, sur ce que la recherche établit de la transmission intergénérationnelle du trauma, et il montre que cette recherche, dans sa complexité, converge vers un lieu précis — le seul où la chaîne se rompe, et où l'apaisement devient possible.
Un avertissement d'emblée, plus impérieux ici que partout ailleurs : le transgénérationnel est le sujet le plus survendu de toute la traumatologie. C'est le terrain de prédilection de la confusion des registres. On y présente comme solide ce qui est extrapolation, on y biologise une intuition juste au prix d'une science fausse. Tout au long, on distinguera donc ce qui est solide (validé, convergent), ce qui est probable (étayé, incomplet), et ce qui relève de l'extrapolation (cohérent, séduisant, non prouvé). Ce tri n'est pas ici un ornement méthodologique : c'est ce qui sépare un article utile d'un article de plus.
I. La transmission est réelle — reste à savoir par quelle voie
Le fait, d'abord : il ne se discute pas
Commençons par ce qui ne fait pas débat. Les enfants de parents traumatisés, déprimés ou souffrant de troubles psychiques présentent un risque développemental et psychopathologique élevé. Les expériences adverses de l'enfance (Adverse Childhood Experiences, Felitti et coll., 1998) se regroupent dans les familles et prédisent, à la génération suivante, un surcroît de difficultés émotionnelles, relationnelles et somatiques. La transmission d'une souffrance d'une génération à l'autre est un fait épidémiologique solide. Le débat ne porte pas sur son existence. Il porte, entièrement, sur son mécanisme.
La voie la mieux établie : l'attachement
C'est ici que la recherche est la plus mûre. Depuis Bowlby et Ainsworth, on sait mesurer la qualité du lien précoce (la « Situation étrange » d'Ainsworth) et les représentations d'attachement de l'adulte (l'Adult Attachment Interview, AAI, de George, Kaplan et Main). Le résultat central, répliqué depuis trente ans : l'état d'esprit de l'adulte à l'égard de sa propre histoire d'attachement prédit le type d'attachement de son enfant — et ce, souvent, à partir d'un entretien mené avant la naissance. La méta-analyse fondatrice de van IJzendoorn (1995), puis la vaste synthèse collaborative de Verhage et coll. (2016 ; 95 échantillons, 4 819 dyades), confirment cette transmission solide.
Mais cette même littérature, et c'est ce qui fait sa rigueur, nomme honnêtement sa propre énigme : le « transmission gap ». On prédit la transmission depuis l'esprit du parent ; on ne sait pas entièrement par quel comportement observable elle chemine. La sensibilité maternelle ordinaire n'explique qu'une partie du transfert. Quelque chose passe entre l'état d'esprit du parent et l'attachement de l'enfant que les échelles classiques ne captent qu'imparfaitement. Fait remarquable : on tient un phénomène robuste et un mécanisme partiellement ouvert. C'est l'inverse exact de la posture du transgénérationnel grand public, qui affirme un mécanisme (les gènes) sans tenir solidement le phénomène.
Deux mots à ne jamais confondre. Intergénérationnel : un parent affecte directement son enfant — par la grossesse, les soins, le climat familial. C'est massif et prouvé. Transgénérationnel au sens strict : un effet qui persiste au-delà des générations directement exposées, ce qui suppose une transmission par la lignée germinale (les gamètes) indépendante de tout environnement partagé. C'est cela, et cela seul, qu'exigerait une « hérédité » épigénétique du trauma — et c'est précisément ce qui n'est pas démontré chez l'humain. Confondre les deux, c'est prendre un fait établi (l'intergénérationnel) pour caution d'une hypothèse fragile (le transgénérationnel germinal). (Développé au Focus 1.)
II. Le mirage épigénétique
Il faut comprendre la séduction avant d'en faire le procès, car elle est puissante et, par certains côtés, légitime. L'idée que le trauma s'inscrive dans la biologie — dans la méthylation de l'ADN, dans une marque transmissible — rend enfin visible une souffrance longtemps tenue pour imaginaire. Elle console : ce n'est pas « dans la tête », c'est dans le corps, mesurable, réel. Elle déculpabilise, en apparence : ce n'est pas la faute de l'éducation, c'est l'héritage. Trois piliers reviennent partout — l'étude de l'hiver de la faim néerlandais (le Hongerwinter de 1944-1945 ; Heijmans et coll., 2008), les travaux de Rachel Yehuda sur les descendants de survivants de la Shoah (2016), et l'expérience-choc des souris de Dias et Ressler (2014), où une peur d'odeur semblait se transmettre par le sperme.
Voici l'état honnête, résumé ici, disséqué au Focus 1. Que l'exposition d'une génération laisse des traces biologiques chez la suivante est probable — mais ces effets sont intergénérationnels (grossesse, soins) bien plus que la preuve d'une hérédité germinale. Que le trauma s'hérite au sens transgénérationnel strict, chez l'humain, relève de l'extrapolation : échantillons minuscules, confusions massives (les parents élèvent leurs enfants), réplications fragiles. Ironie décisive, sur laquelle nous reviendrons : les travaux animaux les plus célèbres sur « l'épigénétique du trauma » démontrent en réalité que le vecteur est le soin, pas les gamètes — le comportement maternel modèle la chromatine du petit, et un simple placement en nourrice transfère le phénotype (Weaver, Meaney et coll., 2004). Le mirage, en se dissipant, ne laisse pas le vide : il rend le lecteur à la voie réelle, qui est relationnelle.
III. Ce qui se transmet vraiment : un système nerveux qui n'a pas appris la sécurité
Si ce n'est pas une molécule qui passe, qu'est-ce donc ? La réponse, cohérente avec tout le dossier trauma, tient en une phrase : ce qui se transmet, c'est un système nerveux qui n'a jamais appris la sécurité — et qui, faute de l'avoir apprise, ne peut l'enseigner. La transmission n'est pas un contenu (un souvenir, une image) mais un état et une manière : une fenêtre de tolérance étroite, une neuroception réglée sur l'alarme, une capacité de régulation jamais installée parce que jamais reçue.
Les fantômes dans la chambre d'enfant
La formule est de Selma Fraiberg (« Ghosts in the Nursery », 1975), et elle reste indépassée. Dans chaque chambre d'enfant, écrit-elle, se pressent des visiteurs venus du passé non résolu des parents — les fantômes des humiliations, des abandons, des terreurs anciennes. Le plus souvent ils passent inaperçus. Mais lorsque le parent a subi un trauma qu'il n'a pas pu mettre en récit, le fantôme prend la place : au moment précis où l'enfant a besoin d'être apaisé, c'est la détresse ancienne du parent qui s'invite, et la réponse manque, ou effraie.
Le maillon manquant : la peur qui fuit dans le geste
La recherche a donné un nom à ce mécanisme. Main et Hesse (1990) ont proposé que le trauma non résolu du parent (repérable dans l'AAI) se transmet par un comportement particulier : effrayé et/ou effrayant (frightened/frightening). Non pas la maltraitance délibérée — le plus souvent des micro-instants : un visage qui se fige, un mouvement de recul, une voix qui bascule, une absence soudaine dans le regard. L'enfant se trouve alors devant une contradiction insoluble : la figure censée le sécuriser est aussi la source de son alarme. De là l'attachement désorganisé, prédicteur des dissociations et dérégulations ultérieures. Les méta-analyses (Madigan et coll., 2006 ; Cyr et coll., 2010) confirment le lien entre trauma parental non résolu, communication affective perturbée et désorganisation de l'enfant probable — avec des tailles d'effet modestes, honnêtes, jamais mécaniques.
On reconnaît ici la thèse centrale du dossier trauma, transposée d'une génération à l'autre : la mémoire qui se transmet est procédurale, préverbale, incarnée — bottom-up. Elle ne passe pas par le récit (le grand-parent n'a souvent rien dit) mais par des milliers de micro-accordages manqués, inscrits dans le corps de l'enfant avant tout langage. Le trauma d'attachement, disions-nous, n'a jamais eu de mots. C'est pourquoi il voyage si bien : ce qui n'a pas de mots ne se corrige pas par des mots.
IV. Le fil rouge : la chaîne ne se rompt qu'en un seul endroit
Voici la donnée qui réorganise tout le paysage — et qui fait basculer le dossier de la fatalité vers l'apaisement. Le meilleur prédicteur du fait qu'un parent ne transmette pas sa désorganisation n'est pas l'absence de trauma dans son histoire. C'est la cohérence du récit qu'il en a fait.
La recherche sur l'attachement l'a établi de longue date : à l'AAI, ce n'est pas le contenu de l'histoire (heureuse ou terrible) qui prédit la sécurité de l'enfant, mais la manière dont l'adulte peut en parler — de façon cohérente, réflexive, intégrée. D'où le concept d'attachement « acquis » (earned security ; introduit par Pearson et coll., 1994 ; étudié par Roisman et coll., 2002) : des adultes à l'enfance difficile qui, ayant élaboré une narration cohérente de ce qu'ils ont vécu, transmettent une sécurité qu'ils n'ont pourtant jamais reçue. Le mécanisme protecteur pressenti est la fonction réflexive — la capacité de se penser et de penser l'enfant comme des êtres animés d'états mentaux (Fonagy et coll., 1991). probable, et lourd de conséquences : la chaîne ne se brise pas en effaçant le passé, mais en le mentalisant.
Et il n'y a pas que des fantômes. Alicia Lieberman (« Angels in the Nursery », 2005) a montré le versant clair : les souvenirs de bienveillance reçue — un adulte tutélaire, un instant de tendresse dans une enfance rude — se transmettent aussi, et protègent. Le travail clinique ne consiste donc pas seulement à chasser les fantômes : il consiste à retrouver les anges, ces expériences de sécurité, même rares, sur lesquelles rebâtir.
Que reste-t-il, au centre de tout cela ? Le même que dans le dossier trauma : la régulation partagée. Un système nerveux calme qui en apaise un autre. Mais cette fois, la scène n'est plus le cabinet du thérapeute — c'est le berceau. La co-régulation parent-enfant est l'endroit précis, et le seul, où la transmission de l'insécurité s'interrompt. Non parce que la science l'aurait inventé, mais parce qu'elle commence à l'autoriser : le lieu de la rupture est celui de la relation présente.
V. La distillation : réparer, non effacer
C'est ici que la recherche rejoint le geste le plus ancien du soin parental — et le légitime. L'apaisement du trauma transgénérationnel ne signifie pas défaire le passé : on ne déméthyle pas un chagrin, on ne réécrit pas une déportation, on ne rend pas à un parent l'enfance qu'il n'a pas eue. L'apaisement se joue entièrement au présent, dans la dyade vivante — là où la transmission peut être interrompue au moment même où elle allait se répéter.
Et la science qui le fonde est, ici, d'une douceur inattendue. Edward Tronick, avec le paradigme du visage impassible (still-face), a établi un fait qui devrait être affiché dans toute maternité : dans une dyade parent-enfant ordinaire et saine, l'accordage n'est présent qu'environ un tiers du temps. L'interaction normale est faite de désaccords, de ratés, de malentendus incessants — suivis de réparations. Ce n'est pas la synchronie parfaite qui construit la sécurité : c'est le cycle rupture-réparation, le fait que la faille soit, encore et encore, raccommodée. Winnicott l'avait dit autrement, dès 1953 : l'enfant n'a pas besoin d'une mère parfaite, mais d'une mère suffisamment bonne. Ce qui transmet la sécurité n'est pas l'absence de manque — c'est la fiabilité du retour.
On mesure ce que cette donnée déplace. Le parent traumatisé n'a pas à devenir irréprochable pour rompre la chaîne — il ne le pourrait pas, et l'exiger le noierait. Il a à devenir capable de réparer : de revenir après la faille, de renouer après la rupture. Et souvent, en apprenant à réguler son enfant, il se régule lui-même pour la première fois — la co-régulation, entre les générations, remonte le courant autant qu'elle le descend.
Trois conditions, ici encore, séparent l'apaisement véritable du vœu pieux :
Le récit rendu cohérent. Non pas revivre le trauma des ascendants, ni le collectionner comme une identité, mais le mentaliser : pouvoir en parler de façon intégrée, de sorte que le fantôme redevienne une histoire — celle de quelqu'un d'autre, à sa place, dans le passé. C'est le travail qui transforme un héritage subi en héritage pensé.
Le parent d'abord régulé. On ne co-régule qu'à partir d'un système soi-même suffisamment apaisé. D'où la priorité clinique : soutenir l'état du parent — son sommeil, son étayage, sa propre détresse — avant d'attendre de lui qu'il contienne celle de l'enfant. Le parent débordé ne régule personne ; le culpabiliser le déborde davantage.
La réparation plutôt que la perfection. Viser le « suffisamment bon », non l'irréprochable. Faire de la rupture réparée le cœur du soin, et non un échec. C'est la condition la plus libératrice — et celle qui ouvre directement sur la question de la culpabilité, développée au Focus 2.
Conclusion : le fantôme rendu à son passé
Ce qui est solide : la transmission intergénérationnelle du trauma existe et sa voie la mieux établie est relationnelle ; l'état d'esprit d'attachement du parent prédit celui de l'enfant ; la cohérence du récit, non l'absence de trauma, prédit la non-transmission.
Ce qui est probable : le comportement effrayé/effrayant comme maillon de la désorganisation ; la fonction réflexive comme facteur protecteur ; le cycle rupture-réparation comme fondement de la sécurité ; l'existence de traces biologiques intergénérationnelles.
Ce qui relève de l'extrapolation : l'hérédité épigénétique du trauma au sens transgénérationnel germinal chez l'humain ; l'idée qu'une marque moléculaire serait le vecteur principal ; le récit « c'est inscrit dans les gènes » comme explication établie.
Au centre, une conviction que la recherche n'a pas créée mais commence à autoriser : la chaîne du trauma ne se rompt pas dans le passé — il est hors d'atteinte — mais dans la relation présente, par une régulation partagée qui offre au système nerveux d'un enfant le modèle de sécurité que ses ascendants n'avaient pas connu. Le parent intuitif l'a toujours su faire, ceux du moins qui ont pu le faire ; et ceux qui n'ont pas pu ne portent pas une faute, mais un manque — celui-là même qu'il s'agit de réparer. Le service le plus utile de cette littérature n'est pas de désigner des coupables à travers les générations. C'est de rendre le fantôme à son passé, et de laisser, dans la chambre d'enfant, la place à quelqu'un de vivant.
Repères bibliographiques
- Fraiberg S., Adelson E., Shapiro V. (1975). Ghosts in the nursery. Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 14(3):387-421.
- van IJzendoorn M.H. (1995). Adult attachment representations, parental responsiveness, and infant attachment: a meta-analysis of the AAI. Psychological Bulletin, 117(3):387-403.
- Verhage M.L. et al. (2016). Narrowing the transmission gap: a synthesis of three decades of research on intergenerational transmission of attachment. Psychological Bulletin, 142(4):337-366.
- Main M., Hesse E. (1990). Parents' unresolved traumatic experiences are related to infant disorganized/disoriented attachment status: is frightened and/or frightening parental behavior the linking mechanism? In Greenberg, Cicchetti & Cummings (Eds.), Attachment in the Preschool Years (pp. 161-182). University of Chicago Press.
- Madigan S. et al. (2006). Unresolved states of mind, anomalous parental behavior, and disorganized attachment: a review and meta-analysis of a transmission gap. Attachment & Human Development, 8(2):89-111.
- Cyr C., Euser E.M., Bakermans-Kranenburg M.J., van IJzendoorn M.H. (2010). Attachment security and disorganization in maltreating and high-risk families: a series of meta-analyses. Development and Psychopathology, 22(1):87-108.
- Fonagy P., Steele M., Steele H., Moran G., Higgitt A. (1991). The capacity for understanding mental states: the reflective self in parent and child. Infant Mental Health Journal, 12(3):201-218.
- Pearson J.L., Cohn D.A., Cowan P.A., Cowan C.P. (1994). Earned- and continuous-security in adult attachment. Development and Psychopathology, 6(2):359-373. (Introduction du concept d'attachement « acquis ».)
- Roisman G.I., Padrón E., Sroufe L.A., Egeland B. (2002). Earned-secure attachment status in retrospect and prospect. Child Development, 73(4):1204-1219.
- Lieberman A.F., Padrón E., Van Horn P., Harris W.W. (2005). Angels in the nursery: the intergenerational transmission of benevolent parental influences. Infant Mental Health Journal, 26(6):504-520.
- Tronick E.Z., Cohn J.F. (1989). Infant-mother face-to-face interaction: age and gender differences in coordination and the occurrence of miscoordination. Child Development, 60(1):85-92. (Source primaire du taux d'accordage ≈ un tiers du temps.)
- Tronick E., Gold C.M. (2020). The Power of Discord. Little, Brown Spark. (Still-face ; rupture-réparation ; popularisation.)
- Winnicott D.W. (1953). Transitional objects and transitional phenomena. International Journal of Psychoanalysis, 34:89-97.
- Felitti V.J. et al. (1998). Relationship of childhood abuse to many of the leading causes of death in adults (ACE Study). American Journal of Preventive Medicine, 14(4):245-258.