Membrane Organique
Le triangle et les cercles
Il était une fois, un triangle rempli d'une multitude de petits cercles. Chaque jour, le cercle au sommet transmettait ses consignes à ceux de la base afin qu'ils effectuent les missions nécessaires à la survie de l'ensemble.
— E(g/c)oSystem, 2019Le titre condensait déjà tout : égo-système ou éco-système ? Le slash entre le g et le c est une lame. D'un côté, le système organisé autour de l'égo du sommet. De l'autre, le système organisé comme un écosystème — circulaire, cellulaire, organique et bien vivant.
Six ans plus tard, cette fable est devenue un instrument. La Membrane Organique écoute les collectifs humains — entreprises, institutions, communautés — comme la Membrane Gaïa écoute le vivant planétaire. Avec les mêmes principes : six domaines, dix-huit capteurs, un tuner de potentialité. Mais à l'échelle du corps institutionnel.
Car les institutions sont des corps. Elles ont des organes, un squelette, un système nerveux, un système immunitaire, un métabolisme. Elles naissent, grandissent, s'adaptent, tombent malades, parfois meurent. Et personne ne les ausculte comme telles.
Le diagnostic confisqué
En médecine du travail, on voit les individus un par un. Chacun entre dans le cabinet avec ses symptômes, ses plaintes, ses silences. Mal au dos, troubles du sommeil, anxiété, épuisement. On écoute, on examine, on oriente. Le geste est juste et nécessaire.
Mais il est incomplet.
Car le mal au dos de l'agent d'entretien, l'insomnie de la directrice, l'anxiété du technicien et l'épuisement de la secrétaire ne sont pas quatre pathologies individuelles. Ce sont quatre symptômes d'un même organisme en souffrance. Le corps institutionnel parle à travers ses membres — et personne n'entend le message collectif.
Depuis quand les os dirigent le monde en sollicitant les muscles jusqu'à rhabdomyolyse ? Absorbant toutes les ressources, ils en oublient ceux qui les poussent.
— Homeostatik Symphony, 2015Le diagnostic est confisqué par le découpage. On traite l'individu, jamais le système. On panse les symptômes, jamais la structure. Et le corps institutionnel continue de souffrir en silence, produisant ses malades un par un, méthodiquement.
La percolation silencieuse
La percolation est le passage d'un système d'un état vers un état inférieur — ou supérieur. Cette mutation se produit soit de façon soudaine, soit en passant par une phase de transition indécise, chaotique.
J'ai vu cette percolation à l'œuvre. Pas dans un manuel — dans les couloirs d'un Centre de Gestion. Un jour, le service fonctionne. L'information circule, les agents se saluent le matin avec quelque chose qui ressemble à de l'envie d'être là. Puis quelque chose se grippe. Un départ non remplacé. Un conflit non traité. Une décision opaque. Et le système commence à percoler — vers le bas.
Ce qui rend la percolation si difficile à saisir, c'est son invisibilité en-deçà du seuil. Comme l'eau qui s'infiltre dans une roche poreuse : on ne voit rien à la surface jusqu'au jour où la roche cède. Les indicateurs classiques — taux d'absentéisme, turnover, arrêts maladie — ne captent que les effondrements. Ce sont des diagnostics post-mortem.
Que mesure-t-on vraiment ? Les forêts et la Terre, ont-elles des bases de données pour fonctionner mieux que nous ?
— DATA Garbage, 2020La Membrane Organique cherche à capter la percolation avant le seuil. Les micro-signaux, les tensions qui ne sont pas encore des conflits mais qui le deviendront si personne ne les entend.
Les six domaines du corps institutionnel
La Membrane Organique écoute six domaines du vivant collectif. La transposition n'est pas métaphorique — elle est structurelle. Un collectif humain est un écosystème.
Vitalité — du foisonnement à l'épuisement
L'énergie des équipes, leur créativité, leur capacité de renouvellement. Est-ce que les gens arrivent le matin avec de l'élan ou du plomb dans les jambes ? Quand la vitalité baisse, c'est la forêt qui recule — le couvert protecteur s'amincit.
Circulation — de la stagnation au flux
L'information qui coule — ou qui stagne. Quand elle est retenue, déformée, ignorée — le système s'assèche. Les zones mortes apparaissent : ces services que plus rien n'irrigue. Communication inexistante, surveillance unilatérale omniprésente, tout cela n'est pas bien équitable.
Lucidité — de l'aveuglement à la clairvoyance
La conscience de l'institution. Sa capacité à se voir elle-même, à nommer ce qui dysfonctionne. La plupart des institutions sont en état de somnambulisme organisationnel. Les réunions se tiennent sans que rien ne se dise. Les décisions se prennent sans que les vrais enjeux ne soient posés.
Ressources — de la prédation à la suffisance
Non pas le budget comme chiffre, mais la manière dont les ressources sont distribuées, consommées, renouvelées. Les ressources humaines — terme révélateur — sont-elles traitées comme des minerais à extraire ou comme des êtres qui ont besoin de repos, de sens, de réciprocité ?
Tissu relationnel — de la fragmentation au maillage
La confiance entre collègues, entre services, entre la base et la direction. La qualité de ces échanges informels qui sont souvent plus diagnostiques que n'importe quel comité de pilotage.
Pyramide polychrome, pire amie de l'homme. Sommet piquant d'une caste dominante. Et la solution qui était déjà là : Opte pour la souplesse du pair à pair, tu en sortiras bénéficiaire.
Temporalité — de l'urgence aux cycles
Nous courons sans cesse après le temps. Vies rythmées, existences cadencées. Tempo étourdissant qui nous épuise. L'agenda dicte-t-il le sens ou le sens oriente-t-il l'agenda ? Les institutions les plus malades sont celles qui n'ont plus de futur — seulement un présent qui se répète.
La ponérologie, ou le mal qui s'organise
Ponérologie — du grec πονηρός, le mal. Andrew Łobaczewski, psychologue polonais qui a vécu sous le régime soviétique, a forgé ce terme pour décrire comment des individus porteurs de certaines pathologies de la personnalité peuvent progressivement infiltrer et déformer un système jusqu'à le rendre méconnaissable.
Je ne parle pas de conspiration. Je parle de dynamique systémique. Un système affaibli — par l'épuisement de ses membres, par la rupture de la circulation informationnelle, par la perte de lucidité collective — devient vulnérable à la captation. La membrane sélective perd sa sélectivité. Elle laisse entrer ce dont elle ne peut plus se protéger.
Le génie sombre de la ponérologie, c'est qu'elle se rend invisible. Le système capté ne sait pas qu'il l'est. Les mots ne signifient plus ce qu'ils devraient signifier. Les valeurs affichées et les pratiques réelles divergent. Et ceux qui le voient sont progressivement marginalisés ou poussés vers la sortie.
Le médecin de prévention voit tout cela. Il le voit parce qu'il voit les corps, un par un, qui portent les stigmates du système. Et il ne peut rien dire — ou presque — parce que son rôle institutionnel ne lui donne pas la légitimité de diagnostiquer l'institution elle-même.
C'est pour cela qu'il faut une Membrane.
L'instrument s'ouvre en plein écran.
Le tuner institutionnel
Le système est capté. Les personnes saines souffrent ou partent. L'information est manipulée. La confiance est détruite.
Le système tient par ses procédures. Plus personne n'y croit mais tout le monde fait semblant. La conformité remplace le sens.
Les rôles sont clairs, les processus rodés, les conflits gérés. L'homéostasie du corps s'avère bien plus subtile que ce modèle bancal. La dignité minimale du collectif.
Les silos tombent. L'intelligence collective émerge. Les ressources sont partagées, tout est bien mieux coordonné. Margaret Wheatley nomme ce moment dans A Simpler Way : l'émergence.
Le collectif devient un organisme au sens plein. Cet écosystème de petits cercles s'inspira de la nature pour y trouver un modèle stable, adaptatif et durable. Le leader ne contrôle pas — il danse avec le système.
Le vivant comme modèle
Margaret Wheatley et Myron Kellner-Rogers écrivaient dans A Simpler Way : les organisations sont des systèmes évolutifs. Autour de cinq thèmes — le jeu, l'organisation, le soi, l'émergence, la cohérence — ils proposaient de regarder les collectifs humains non pas comme des machines à optimiser mais comme des organismes à accompagner.
C'est l'autopoïèse de Maturana et Varela : la capacité d'un système vivant à se produire et se maintenir lui-même. Un collectif sain génère ses propres normes, résout ses propres conflits, maintient sa propre cohérence. Il n'a pas besoin qu'on le pilote de l'extérieur — il a besoin qu'on lui fournisse les conditions de son auto-organisation.
Le doigt sur la boule de plasma, encore une fois. Le leader ne crée pas l'énergie du collectif. Elle est déjà là. Le geste juste au bon moment révèle le chemin de moindre résistance vers l'auto-organisation.
Pierre Piobb, occultiste et mathématicien du début du XXe siècle, avait formulé ce que les systémiciens redécouvrent : les mêmes lois gouvernent le corps, le collectif et le cosmos. Ce qu'il appelait la « danse des forces » — l'interaction dynamique entre principes actifs et passifs, entre structure et flux — décrit exactement ce que la Membrane Organique tente de capter. Le leader qui danse avec le système ne fait que reproduire, à l'échelle institutionnelle, ce que le vivant fait depuis toujours à l'échelle cellulaire.
C'est la rétroduction de Piobb : on ne part pas du symptôme pour remonter à la cause — on part du principe pour comprendre pourquoi le symptôme se manifeste ici, maintenant, sous cette forme. Le mal au dos de l'agent n'est pas un problème de dos. C'est le corps institutionnel qui parle à travers le seul canal disponible.
Système splendide de l'être vivant, souffle ta physiologie à nos divers dirigeants en panne d'idée pour leur management.
— Homeostatik Symphony, 2015Le courage de nommer
Nommer, c'est déjà soigner. Le premier acte médical n'est pas la prescription — c'est le diagnostic. Et le diagnostic commence par l'écoute.
La Membrane Organique ne prétend pas guérir les institutions malades. Aucun instrument ne le peut. Mais elle propose un lieu d'écoute pour le corps institutionnel en tant que corps. Un langage qui permet de nommer ce que tout le monde ressent mais que personne n'ose formuler.
Qui voilà sans hiérarchie, serait-ce notre chère autonomie ? Retour du respect et de la confiance, chacun pourra faire preuve de compétence.
— Hoprizonic, 2015