Un conte de Djeyko
Le Diapason
du Vivant
Prologue — l’Oubli
Il fut un temps — & ce temps est peut-être le nôtre — où les peuples de la Terre surent presque tout faire, sauf demeurer ensemble. Ils avaient dompté le feu, mesuré les étoiles, plié les fleuves à leur usage ; mais ils avaient désappris le plus simple : se regarder sans crainte, & partager le monde sans le briser.
La Nature, ce Savant Enseignant que l’on ignore, ne se fâcha point. Elle fit ce qu’elle a toujours fait : elle envoya des figures. Non des dieux ni des prophètes — des bêtes. Car les bêtes n’ont pas oublié comment vivre ; elles n’ont jamais quitté l’accord.
Trois se levèrent, aux trois coins du souffle du monde. L’un savait la Hauteur. L’un savait la Profondeur. L’un savait le Lien. À eux trois, ils portaient une seule sagesse, coupée en trois pour que l’homme, un jour, la recouse..
I — Air · la Hauteur
Le Héron
ou l’art de prendre de la hauteur
Au bord du lac, chaque soir, le Héron se tenait. Long & immobile, il n’était pas oisif : il regardait. Puis, quand l’heure venait, il ouvrait ses ailes & se hissait dans l’air sans à-coup, sans fracas — un vol semi-lent, chorégraphié, où la plume & l’éther se fondaient par alchimie.
Il ne défiait pas le ciel ; il l’épousait. Il ne brisait pas l’élément ; il s’y accordait. Là où d’autres battent l’air pour le vaincre, lui le laissait le porter. Nulle esclandre, nul drame — une symbiose de toute beauté.
« Regarde de haut, disait le Héron, non pour te croire au-dessus, mais pour voir loin. D’en bas, tout paraît urgent ; d’en haut, tout retrouve sa juste place.
La colère du ruisseau n’est qu’un pli dans la vallée. Ce que tu prenais pour un mur n’est qu’un seuil, vu de trop près. »
Et il ajoutait, en se posant, léger comme une feuille en automne : « Prends de la hauteur, puis reviens te poser. La sagesse n’est pas de rester dans le ciel — c’est d’y monter pour mieux revenir aux tiens. »
Tel fut le premier don : la Hauteur. Le regard qui voit loin, & la grâce de ne rien briser.
II — Terre & Feu · la Profondeur
Tezcatlipoca
ou l’art d’être maître de soi
Dans la forêt, entre les mondes, marchait le Jaguar. Pattes de velours, dents d’acier — mais l’acier dormait. Il était calme, & vigilant ; souverain, & doux. Il n’usait de sa force que contraint, & jamais pour la gloire.
Les hommes croient que la puissance se prouve en frappant. Le Jaguar prouvait la sienne en se retenant. Il transmutait ses émotions comme d’autres affûtent une lame : la peur en attention, la colère en clarté, le désir en présence.
« Le vrai guerrier, disait-il, ne combat que pour défendre. Celui qui doit vaincre tout le monde n’a vaincu personne — surtout pas lui-même.
Connais-toi, & tu n’auras plus besoin de conquérir. L’homme qui se possède est libre partout ; l’homme qui se fuit reste prisonnier, même sur un trône. »
Il ne se souciait pas de l’instant d’après ; il habitait celui-ci, pleinement, jusqu’à ne plus faire qu’un avec la forêt, le fleuve, le silence. Métaphysique d’un esprit, physique d’un corps, Unité de l’ensemble.
Tel fut le second don : la Profondeur. La maîtrise de soi, & la présence véritable — être un avec l’instant, & avec tout.
III — le Flux · le Lien
Le Suricat
ou l’art de veiller les uns sur les autres
Sur la plaine, la petite sentinelle se dressait, tête au vent. Le Suricat n’était presque rien, seul — & tout, ensemble. Là où le Héron savait la Hauteur & le Jaguar la Profondeur, lui savait la chose que ni l’un ni l’autre ne pouvaient tenir seuls : le Lien.
Sa tribu vivait d’une loi douce : à tour de rôle, l’un veille pendant que les autres œuvrent ; puis l’on échange. Nul ne monte la garde toute sa vie, nul n’en est jamais dispensé. Ainsi les vulnérabilités de chacun se trouvaient pondérées par l’union de tous, & ce qu’un seul n’aurait pu franchir, ensemble ils le dépassaient.
« Suis le flux, disait le Suricat, ne te débats pas contre le courant : il est plus vaste que toi. Mais ne flotte pas seul — flotte à plusieurs.
Le voyageur solitaire connaît l’eau ; la tribu, elle, connaît la traversée. »
Et lorsqu’il grimpait plus haut que son terrier, au-delà de son champ habituel, il ne gardait pas pour lui ce qu’il voyait : il redescendait le partager. Car un savoir tu n’élève personne. Le monde, disait-il, grandit exactement de ce que l’on ose se dire.
Tel fut le troisième don : le Lien. L’entraide, la vigilance partagée, & le monde qui s’agrandit de tout ce qu’on met en commun.
IV — la Confluence
Là où les eaux se touchent
ce qu’ils se dirent, un soir, aux confins
Cette année-là, la pluie n’était pas venue. Le lac avait reculé, la forêt jaunissait, la plaine se craquelait. Un à un, les êtres suivaient la même rumeur d’eau — jusqu’au dernier endroit où le ciel, la forêt & la plaine se touchent encore : une flaque d’argent, à la tombée du jour.
Ils arrivèrent séparément. Le Suricat se figea, prêt à fuir — car le Jaguar, d’un seul bond, pouvait le prendre. Le Jaguar le vit, le jaugea. Le Héron, distant, resta sur une patte, à l’écart, comme si rien de tout cela ne le concernait. Trois manières d’être qui, a priori, n’avaient rien à se dire.
Puis le Jaguar fit une chose simple : il se coucha, & but, sans un regard de prédateur. La peur, alors, tomba. Ils comprirent qu’ils étaient venus pour la même chose — durer ; &, s’il le fallait, durer ensemble. Le soleil baissait, l’eau se taisait. Et chacun, à son tour, avoua sa solitude :
Alors ils comprirent. Aucune sagesse ne suffit à elle seule. La Hauteur sans le Lien devient orgueil ; le Lien sans la Hauteur devient troupeau ; la Profondeur sans les deux devient une solitude glacée. Mais tressées ensemble — voir loin, se connaître, se tenir la main — elles font une manière juste d’habiter le monde.
Ils se tournèrent alors vers les humains, & leur laissèrent trois graines, comme on en confie à une même terre :
Envoi
L’avenir n’est pas un lieu où l’on arrive ; c’est une manière de marcher. Il ne se gagne ni par la force du Jaguar seule, ni par le vol du Héron seul, ni par le nombre des Suricats seul — mais par leur diapason.
Trois notes d’un même accord, que la Nature joue depuis toujours — & que l’homme, s’il le veut bien, peut réapprendre à entendre.
Le reste n’est que silence ; & dans le silence, déjà, le prochain battement d’ailes..