Conte en dix seuils

La Maison du Feu

Une pièce sous un dôme, et ce qui s'y passe la nuit.

Djeyko

⌄

Il existe une maison dont tu n'as jamais vu la façade. Elle n'en a pas. On y entre par une porte ronde, et on ne sait jamais bien par où on est arrivé.

Ce conte la traverse en dix seuils. Le visiteur n'a pas de nom. Il ne lui en faut pas : c'est toi qui lis.

Sommaire

  1. IL'Habitant attendu
  2. IICe qui vient sans prévenir
  3. IIITenir le verre
  4. IVLa Forme du doute
  5. VL'Atelier de la nuit
  6. VILa Part qu'on visite
  7. VIICelles qui veillent
  8. VIIIVu du dehors
  9. IXLe Poids d'une pomme
  10. XLe Visage du dôme
Une pièce ronde sous un dôme vitré ouvert sur la nuit étoilée : un foyer au centre, une bibliothèque de bocaux lumineux à gauche, un mur de dessins épinglés à droite.
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Seuil I

L'Habitant attendu

Tu pousses la porte ronde et tu entres. Il n'y a personne, et pourtant tout est prêt : le feu tient tout seul, les coussins gardent un creux, la lampe est restée allumée pour quelqu'un qui n'est pas encore arrivé. À gauche, les bocaux montent jusqu'au plafond, et dans chacun une petite lumière qui se tient tranquille : triée, rangée, mise à l'abri. À droite, des feuilles épinglées : des bêtes griffonnées, des étoiles, un poisson qui rit — tu ne te souviens pas de les avoir dessinées, mais tu reconnais la main. Au-dessus, le dôme. Derrière le dôme, la nuit entière, et rien entre elle et toi.

Tu comprends que cette pièce n'attend pas de visiteur. Elle attend un habitant.

Tu t'assieds près du feu. Il ne brûle rien. Il éclaire seulement, comme un feu qui aurait décidé de ne pas prendre. Tu penses : je pourrais rester là. Et tu ne sais pas encore que c'est déjà commencé.

La même pièce, mais le feu est devenu une colonne de lumière blanche ; le jour perce dans un coin du dôme et un schéma lumineux relie les dessins du mur.
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Seuil II

Ce qui vient sans prévenir

Ça n'a pas prévenu. Le feu monte d'un coup et tu recules sans l'avoir décidé. Ce n'est plus une flamme : c'est une colonne blanche qui traverse le dôme. La nuit s'ouvre comme un rideau. Il fait jour dans un coin du ciel.

Sur le mur de droite, les feuilles se sont mises à parler entre elles. Ça se relie tout seul, ça va plus vite que toi, et au centre une grande figure apparaît que tu n'as jamais dessinée.

Tu ne l'as pas eue, cette idée. Elle est venue. Tu sais que tu ne pourras pas la retenir telle quelle, qu'elle va redescendre, qu'il restera de la braise et quelques lignes. Mais pour l'instant tu ne penses pas. Tu regardes la maison faire ce qu'elle sait faire.

La pièce vue à travers plusieurs bulles de verre emboîtées ; à l'extérieur des bulles, tout est blanchi et des courbes tremblantes appuient contre les parois.
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Seuil III

Tenir le verre

Dehors, ça cogne. Tu ne l'avais pas remarqué en entrant : contre les parois de la pièce, il y a du bruit qui appuie. Une voix qui dit « regarde ». Une autre qui dit « vite ». Aucune ne demande la permission.

La pièce s'est mise en boule autour du feu. Une bulle, puis une autre, puis une troisième, des verres emboîtés qui laissent le monde dehors sans le cacher. À travers eux, tout paraît un peu blanchi, un peu lointain.

Tu sais que ce n'est pas un mur. Un mur, ça tient tout seul. Une bulle, il faut la refaire à chaque instant. Tu apprends que se concentrer, ce n'est pas fermer une porte. C'est tenir un verre en équilibre, longtemps, sans que personne te voie le faire.

La pièce noyée dans une brume bleue ; les dessins du mur se sont décrochés et flottent, pliés en grues de papier et en étoiles de verre. Le feu tient.
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Seuil IV

La Forme du doute

Le brouillard est venu par le dôme, bleu, sans bruit. La pièce entière a pâli. Les bocaux ne brillent plus qu'à moitié, et tu ne sais pas si ce sont eux qui faiblissent ou toi qui vois moins bien.

Sur le mur de droite, les dessins se sont décrochés. Ils ne sont pas tombés : ils se sont pliés. Des grues, des étoiles, une fleur — tes feuilles, les mêmes, mais qui ont pris du volume et sont parties flotter sans te demander. Tu voudrais qu'on te les rende plates et sûres.

Et puis tu regardes mieux. Le feu tient. Tout autour de lui, un rond de sol reste chaud et net. Le doute n'a pas éteint la pièce. Il l'a repliée autrement. Il te demande seulement : et si c'était ça, la forme ?

Tu ne réponds pas. Mais tu ne demandes plus qu'on te rende les feuilles.

Une pièce plus sombre, sous la première : des machines à rouages, des cloches de verre où dorment des serpents de lumière, un ours en peluche, un bateau, un escalier.
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Seuil V

L'Atelier de la nuit

Il y a un escalier que tu n'avais pas vu, derrière la cheminée. Il descend.

En bas, une autre pièce, plus sombre, plus ronde, et occupée. Des machines tournent sans qu'on les touche. Sous des cloches de verre, des fils de lumière se lovent comme s'ils dormaient. Ils ne dorment pas. Ils se taisent. Et posés là, sans explication : un ours en peluche, un bateau, un tambour. Des choses à toi, d'un temps où commencer ne demandait la permission de personne.

Personne ne t'a invité ici, et pourtant tout ce qui se fabrique en haut passe par là. C'est ici que les bocaux d'en haut sont remplis, la nuit, pendant que tu crois ne rien faire.

Tu ne touches à rien. Tu comprends qu'on ne visite pas un atelier pour y travailler soi-même, mais pour saluer ceux qui y travaillent. Rien n'a été jeté, ici. Ce qui ne s'est pas fait attend, simplement, qu'on redescende.

La maison vue de l'extérieur, posée sur un arbre ; une racine fleurie s'en échappe au-dessus des nuages jusqu'à un promontoire où une minuscule silhouette est assise face à l'aube.
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Seuil VI

La Part qu'on visite

Une racine part de la maison, vers le dehors, au-dessus des nuages. Elle fleurit par endroits, comme si quelqu'un l'entretenait. Elle finit sur un promontoire, très loin, où quelqu'un est assis, minuscule, dos à toi.

Tu marches. La racine porte. Pendant longtemps, tu ne vois pas si la silhouette bouge. Puis tu es assez près pour comprendre qu'elle regarde ce que tu ne peux pas voir d'ici : l'aube, derrière les nuages.

Tu ne vas pas jusqu'au bout. Tu t'assieds sur la racine, tu laisses un peu de distance. Il y a des parts de toi qu'on ne rejoint pas. On leur rend visite, et c'est déjà beaucoup. Tu sais que la passerelle sera là demain, et la silhouette aussi.

La pièce centrale, où flottent trois petits esprits blancs et souriants : l'un près des bocaux, l'autre près du mur de dessins, le troisième au-dessus des plantes lumineuses.
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Seuil VII

Celles qui veillent

Quand tu reviens, elles sont trois. Petites, blanches, un peu transparentes, avec un sourire qui ne se donne pas la peine d'être discret.

L'une range les bocaux. Elle en redresse un qui penchait. Une autre replace une feuille au mur, à l'endroit même où tu l'avais laissée tomber. La troisième souffle sur les plantes près du feu, et les plantes s'allument. Tu n'en vois que trois. Derrière la cheminée, quelqu'un a laissé de la lumière dans l'escalier.

Elles ne te parlent pas. Elles n'ont pas de leçon. Elles font ce que fait une main posée sur une épaule quand il n'y a rien à dire.

Tu avais peur que la maison, la nuit, soit vide. Elle ne l'est jamais. Il y a quelqu'un qui veille sur ce que tu oublies, et qui n'a pas besoin que tu le saches.

Une personne vue de dos, debout sur des dalles, regarde la pièce et son feu à travers la vitre du dôme.
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Seuil VIII

Vu du dehors

Tu es sorti sans t'en rendre compte. Tu te tiens debout sur les dalles, dehors, et tu regardes la pièce à travers le dôme.

D'ici, elle est petite. Le feu, les bocaux, les feuilles : tout est là, éclairé comme une vitrine, et tu vois pour la première fois que c'est joli. De l'intérieur, on ne sait jamais ça. On est trop occupé à tenir la bulle, à attendre l'idée, à descendre les marches.

Tu n'as pas envie de rentrer tout de suite. Pas par lassitude : par tendresse. Il faut sortir de sa tête pour la trouver habitable.

Puis tu poses la main sur la vitre, et elle est tiède.

Une personne tient dans ses deux mains une sphère de verre qui contient la pièce entière, feu compris, et la regarde avec attention.
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Seuil IX

Le Poids d'une pomme

Tu la tiens dans tes mains. Une sphère de verre, pas plus grosse qu'un fruit, et dedans, la pièce entière : le feu qui crépite, minuscule, les bocaux comme des grains de riz allumés. Elle pèse ce que pèse une pomme.

Tu pourrais la lâcher. Tu ne le feras pas, et ce n'est pas de la prudence. C'est que tu viens de comprendre à qui elle appartient.

Elle n'est pas fragile parce qu'elle est en verre. Elle est fragile parce qu'elle est à toi.

Tu la regardes comme on regarde quelqu'un dormir. Tu ne cherches plus ce qu'elle veut dire. Tu la gardes au chaud, c'est tout.

La pièce centrale ; dans le ciel du dôme apparaît en transparence un visage aux yeux ouverts, qui regarde la pièce et son feu.
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Seuil X

Le Visage du dôme

Tu es rentré, tu t'es rassis. Le feu, les coussins, la lampe. Rien n'a bougé. Puis tu lèves les yeux vers le dôme, et le ciel a un visage.

Il ne fait pas peur. Il regarde la pièce comme tu la regardais depuis dehors, avec la même attention un peu étonnée. Tu mets un moment à le reconnaître, parce qu'on ne connaît son visage qu'en miroir.

Alors tu comprends qui attendait le visiteur. Qui a laissé la porte ronde ouverte, allumé le feu, rempli les bocaux, épinglé les feuilles. Ce n'était pas une maison à visiter. C'était une maison qui te regardait revenir.

Le feu baisse un peu. Il ne s'éteint pas. Il n'a jamais été fait pour ça.