Ce que le comptable national ne voit pas
En France, le travail domestique non rémunéré représente environ 60 milliards d'heures par an. Valorisé au SMIC, c'est un tiers du PIB. Autrement dit : une production colossale, invisible, non comptabilisée — et assurée à 64 % par des femmes.
Si ce travail avait un employeur, il aurait un registre unique du personnel. Un document unique d'évaluation des risques. Des fiches de poste. Des visites médicales.
Il n'en a pas. Parce que ce n'est pas un travail. C'est « la maison ».
Un peu d'histoire — pour ne pas croire que c'est naturel
La répartition actuelle n'a rien d'inévitable. Elle s'est construite sur plusieurs millénaires, à la croisée de l'agriculture, de la propriété privée et de la transmission patrilinéaire — autrement dit, du besoin masculin de savoir à qui appartient l'enfant pour savoir à qui léguer le champ.
Les sociétés matrilinéaires qui ont persisté — les Mosuo en Chine, les Minangkabau en Indonésie — montrent que d'autres organisations sont fonctionnelles et stables. Chez les Mosuo, le viol est anthropologiquement inconnu. Ce n'est pas de la biologie. C'est de l'architecture sociale.
Mais nous vivons dans un système différent, hérité, normalisé dès l'enfance — transmis souvent par les mères elles-mêmes, ce qui est le paradoxe le plus cruel du mécanisme. Les stéréotypes de genre persistent : en 2024, près d'un garçon sur deux déclare que dans son futur couple, c'est sa conjointe qui s'occupera de la lessive. Il a 12 ans. Il a vu sa maison fonctionner.
Ce n'est pas une faute. C'est une transmission. Ce qui ne signifie pas qu'on ne peut pas l'interrompre.
Les données — froides, convergentes, peu contestables
En France en 2024 :
68 % des femmes font la cuisine ou le ménage chaque jour, contre 43 % des hommes
54 % des femmes prennent majoritairement en charge les tâches ménagères — contre 7 % des hommes
46 % des femmes assument majoritairement les activités liées aux enfants (repas, loisirs, éducation)
Une femme en couple avec enfants réalise entre 28 et 41 heures par semaine de travail domestique
Ce dernier chiffre mérite qu'on s'y arrête. 28 à 41 heures. C'est un temps plein. En plus du temps plein professionnel pour celles qui travaillent — et elles sont majoritaires.
Si on externalisait l'ensemble : femme de ménage, traiteur, livraison de courses, garde périscolaire, aide aux devoirs, assistante de vie pour la charge mentale — on atteint 1 500 à 2 500 € par mois. Soit le salaire médian français. Fourni gratuitement, en souriant, sans fiche de paie ni congés payés.
Depuis les années 80, l'écart s'est légèrement réduit — non pas parce que les hommes font plus, mais parce que les femmes font moins qu'avant. L'égalité progresse à vitesse de fourmi, et principalement par soustraction féminine, pas par addition masculine.
Karasek n'avait pas prévu le foyer. Dommage.
Robert Karasek a publié son modèle en 1979. L'idée : le stress au travail ne dépend pas seulement de la charge, mais du rapport entre cette charge et la capacité à y répondre — et du soutien disponible. Trois axes :
Volume, complexité, imprévisibilité de la tâche.
Autonomie, capacité à organiser, utilisation des compétences.
Soutien des collègues et de la hiérarchie, reconnaissance.
Faible latitude + forte demande = job strain. Le profil le plus pathogène. Corrélé à l'hypertension, aux maladies cardiovasculaires, aux troubles du sommeil, aux états dépressifs.
Ce modèle a été appliqué à des milliers de postes de travail. Jamais, à ma connaissance, formellement transposé au foyer. Pourtant :
Demande domestique — les tâches physiques, oui. Mais surtout la charge anticipatoire : penser au frigo avant qu'il soit vide, au médicament avant qu'il soit fini, au rendez-vous avant qu'il soit oublié. Prévoir, mémoriser, orchestrer. En permanence. Y compris en réunion, en voiture, en consultation.
Latitude domestique — peut-on vraiment déléguer ? Déléguer l'acte, oui. Déléguer la charge mentale, rarement. Celui qui « aide » sur demande ne décharge pas la charge mentale de celui qui demande — il exécute. La latitude réelle, c'est quand l'autre sait sans qu'on lui dise, anticipe sans qu'on lui rappelle, prend l'initiative sans qu'on la formule. Ce profil existe. Il est rare.
Soutien domestique — la reconnaissance spontanée (« merci, c'était bon »), le fait de savoir ce que l'autre porte sans qu'il le dise, le sentiment d'être dans le même bateau plutôt que d'être seul à tenir la barre.
Le quadrant qui émerge pour une majorité de femmes en double activité : forte demande, faible latitude, faible soutien. Job strain domestique. Profil de risque clinique documenté — mais jamais nommé ainsi dans un cabinet médical.
C'est le scotome du scotome : invisible dans la vie, invisible dans la médecine.
Ce que ça produit — cliniquement
Les données existent, dispersées. Les femmes de 35-50 ans sont surreprésentées dans les arrêts pour épuisement, troubles anxieux et dépressifs. Le cumul travail professionnel + charge domestique disproportionnée est corrélé aux pathologies cardiovasculaires, aux troubles du sommeil chroniques, à la fatigue de fond qui « n'a pas de raison ».
70 % des femmes se sentent plus fatiguées après les vacances qu'avant — parce que la charge mentale du foyer ne prend pas de congés.
Ce n'est pas du catastrophisme. C'est du Karasek appliqué à la bonne échelle.
Les freins au changement — pour ne pas conclure trop vite
Pourquoi ça bouge si lentement ?
Les structures d'abord : congé paternité trop court et non obligatoire, écart salarial qui « justifie » économiquement que c'est la femme qui ralentit sa carrière, absence de services publics de garde suffisants. Les pays nordiques ont compris qu'il fallait des mesures contraignantes — le congé paternité non transférable en Suède a produit plus de changement en dix ans que vingt ans de campagnes de sensibilisation.
Les normes ensuite : elles se transmettent avant que l'enfant sache lire. La donnée INED sur les enfants de 10 ans est éloquente — les filles font plus que les garçons, sauf dans les foyers où le père est plus impliqué que la mère. Le père qui fait les tâches devant ses enfants modélise plus que tout discours.
Et le paradoxe de perception, enfin : 63 % des hommes estiment que les inégalités domestiques ne sont plus vraiment un problème dans leur foyer. Les femmes, elles, sont 55 % à déclarer assumer majoritairement la gestion du quotidien. Ces deux populations vivent dans le même appartement.
Ce qu'on peut faire — à différentes échelles
En consultation : poser la question. « Comment se répartissent les tâches à la maison ? » n'est pas une question intrusive — c'est une variable de risque psychosocial au même titre que les horaires ou la pénibilité physique. Elle est rarement posée. Elle devrait l'être systématiquement dans les bilans de santé des femmes en double activité.
En couple : rendre visible ce qui est invisible. Pas pour culpabiliser — pour nommer. L'outil lié ci-dessous est fait pour ça.
En éducation : impliquer les enfants tôt, sans distinction de sexe, dans des tâches qui profitent au collectif. Pas comme punition. Pas comme service rendu. Comme participation normale à la vie commune — parce qu'un foyer est une entreprise commune, pas un service dont certains bénéficient et d'autres assurent.
En politique : le congé paternité obligatoire et non transférable est probablement le levier le plus efficace documenté. Quand un père gère seul pendant plusieurs semaines, il intègre la réalité concrète du foyer d'une façon que rien d'autre ne produit.
Pour finir — sans morale
La question n'est pas « qui est responsable ? ». Elle est « qu'est-ce qu'on fait avec ce qu'on sait ? »
On sait que la charge domestique déséquilibrée est un facteur de risque sanitaire documenté. On sait qu'elle se transmet par l'exemple avant de se transmettre par les mots. On sait que les structures comptent autant que les intentions.
Ce n'est pas un problème de mauvaise volonté masculine. Ce n'est pas un problème de sensibilité féminine excessive. C'est un système hérité que personne n'a vraiment choisi — et que tout le monde peut commencer à réexaminer.
Le foyer n'est pas un poste de travail. Mais il mérite au moins qu'on lui applique les mêmes outils d'observation.
Sources : INSEE, INED, DREES, Observatoire des inégalités — Karasek & Theorell (1990), Healthy Work — Hochschild (1989), The Second Shift — Cohorte GAZEL (INSERM).