I. Une déambulation dans la cité
Un matin ordinaire dans les Landes. Le supermarché de bord de route, parking bitumé, lumière blanche au plafond. Pas le marché avec ses senteurs et sa théâtralité — ici, pas de mise en scène. Juste la vie quotidienne sans fard, les trajectoires parallèles du caddie et du regard.
On entre. On prend un panier. On suit un chemin balisé par les promotions.
Ce qui frappe, si on ralentit assez pour regarder — pas observer cliniquement, juste regarder — c'est une certaine texture des visages. Pas la tristesse, pas la dépression visible, pas la détresse. Quelque chose de plus diffus et de plus étrange : une suspension. Des gens qui avancent dans les rayons comme on traverserait un espace légèrement irréel, les yeux qui glissent sur les étiquettes sans vraiment s'y poser, les épaules un peu rentrées, la mâchoire légèrement relâchée. Une atonie zygomatique, dirait le clinicien. Un vague à l'âme, dirait le poète. Les deux ont raison.
Ce n'est pas universel — heureusement, c'est panaché. Deux femmes près des agrumes qui rient de quelque chose, un homme âgé qui interpelle un inconnu sur le prix des tomates, un enfant qui court et que personne ne gronde vraiment. La vie continue, par éclats. Mais entre ces éclats, dans les intervalles, quelque chose flotte.
Le flottant n'est pas malheureux au sens clinique. Il n'est pas en crise. Il n'a pas nécessairement de raison identifiable de souffrir — ce qui, on le verra, est précisément une part de sa souffrance. Il est suspendu : ni dedans ni dehors, présent sans être ancré, vivant sans habiter tout à fait sa vie. Un être qui dérive doucement, entre deux eaux, sans que la dérive soit encore une noyade.
L'image qui vient, pour qui connaît l'océan atlantique et ses pièges : la planche dans la baïne. Ces courants de retour qui se forment sur les plages landaises, discrets en surface, puissants par le fond. Le baigneur surpris qui tente de résister, qui s'épuise, qui finit par s'allonger sur le dos pour survivre passivement — porté par quelque chose qu'il ne comprend pas, sans prise, sans direction, attendant que ça finisse. Ce n'est pas la noyade. C'est pire, d'une certaine façon : c'est la dérive consciente.
C'est de cela qu'il s'agit. Et la question n'est pas médicale, ni sociologique, ni philosophique — elle est toutes ces choses à la fois, intriquées. D'où vient cette vague à l'âme qui semble s'être vissée au corps de tant de contemporains ? Et surtout : de la planche qui flotte, comment redevient-on un être qui nage ?
II. Ce n'est pas nouveau — mais c'est différent
Avant de chercher les causes dans le présent, un détour par le temps long s'impose — non par érudition, mais parce qu'il change tout à la façon dont on tient le phénomène.
Le flottement n'est pas une invention contemporaine.
Les moines du désert, aux premiers siècles du christianisme, avaient un nom précis pour cet état : l'acédie. Le "démon de midi" — cette torpeur de l'âme qui s'abat vers la sixième heure, cette impossibilité soudaine de rester en place, ce sentiment que tout est vide et que rien ne mérite d'être fait. Cassien, Évagre le Pontique l'ont décrit avec une précision clinique qui stupéfie : agitation et prostration alternées, dégoût du lieu et de la tâche, nostalgie d'ailleurs, incapacité à se concentrer, sentiment que la vie se vide de sa substance. Ce pourrait être la description d'un patient consultant en 2025 pour "syndrome d'épuisement diffus".
Baudelaire avait son spleen — ce poids gris qui écrase sans raison identifiable, cette mélancolie sans objet, cet ennui qui n'est pas le repos mais son contraire : une fatigue de l'existence elle-même. Les romantiques allemands parlaient de Weltschmerz — la douleur du monde, le mal d'être né dans un univers qui ne correspond pas à ce qu'on attendait de lui.
Ces états ont toujours existé. L'humain a toujours connu ces passages où quelque chose se dérobe, où le sol manque sous les pieds, où l'on flotte entre deux formes d'être.
Mais — et c'est là que tout bascule — ces états avaient autrefois un cadre de réception.
L'acédie du moine avait ses remèdes codifiés, ses interlocuteurs désignés, son langage spirituel partagé. La mélancolie du romantique était inscrite dans une tradition esthétique et philosophique qui lui donnait dignité et sens. Le deuil avait ses durées, ses habits, ses rites. L'adolescence avait ses initiations. Même la folie avait, dans certaines cultures, un rôle — le fou du village n'était pas exclu, il était tenu.
Ce qui est nouveau aujourd'hui n'est pas le phénomène — c'est l'absence de ce cadre. Le flottant contemporain arrive dans un espace où son état n'a pas de nom collectif reconnu, pas de rituel pour le traverser, pas de figure clairement désignée pour l'accompagner. Il arrive chez son médecin généraliste qui dispose de quinze minutes et d'un carnet d'ordonnances. Ou chez un psychologue, si les délais et le coût le permettent — figure précieuse, qui travaille dans la durée et avec la texture de l'expérience intérieure, mais souvent isolée elle aussi du tissu du territoire. Ou, plus tard, chez un psychiatre — quand le flottement a fini par peser assez lourd pour justifier une orientation. Ou sur les réseaux sociaux où son vague à l'âme devient contenu. Ou nulle part — dans le silence honteux de celui qui souffre sans raison suffisante.
Nous avons des sociétés fortement communicantes mais faiblement rencontrantes. — Lipovetsky
Le signal circule partout. Le cadre de réception, lui, s'est raréfié jusqu'à presque disparaître.
III. Le désancrage comme fait civilisationnel
Il faudrait ici résister à deux tentations symétriques : le catastrophisme qui voit dans le flottement contemporain le signe d'un effondrement terminal, et le relativisme qui le dissout dans un "ça a toujours été ainsi". Ni l'un ni l'autre ne rend justice à ce qui se passe réellement.
Ce qui se passe réellement, les données le dessinent avec une clarté sobre.
En 2024, 12 % des Français se trouvent en situation d'isolement relationnel total — aucun réseau de sociabilité actif. Un sur quatre se sent régulièrement seul, avec un pic saisissant chez les 25-39 ans : un sur trois, soit deux fois plus que chez les 60-69 ans. Ce renversement démographique est contre-intuitif et fondamental : ce ne sont pas les vieux qui flottent le plus — ce sont les jeunes adultes, ceux qui devraient être en pleine construction.
L'OMS, en novembre 2023, a déclaré la solitude "problème de santé publique mondial". Le Surgeon General américain Vivek Murthy a publié la même année un rapport comparant l'impact physiologique de la solitude chronique à celui de fumer quinze cigarettes par jour. Au Japon, un ministre de la solitude a été nommé en 2021. En Corée du Sud, des allocations mensuelles ont été versées en 2023 à des jeunes en isolement social sévère pour les aider à se réinsérer. Ces réponses institutionnelles — maladroites parfois, sincères souvent — signalent une reconnaissance : ce n'est plus un problème individuel. C'est une rupture structurelle.
Mais les chiffres ne saisissent pas tout. Car le flottant que l'on croise dans les rayons du supermarché landais n'est pas nécessairement seul au sens statistique. Il peut avoir une famille, des collègues, des "amis" en nombre suffisant pour cocher les cases des enquêtes. Ce qu'il vit n'est pas la solitude relationnelle — c'est quelque chose de plus profond et de moins mesurable : une solitude ontologique. Le manque non pas de personnes autour, mais de consistance intérieure, de sentiment d'habiter vraiment sa propre vie.
Plusieurs fils se sont distendus simultanément, et leur entrelacement produit ce flottement diffus.
Le premier fil est temporel. Nous vivons dans un présent perpétuel artificiellement accéléré, coupé du passé par la perte de la transmission et du futur par l'effondrement des récits d'avenir collectifs. Le corps, lui, reste une créature du rythme — circadien, saisonnier, générationnel. Cette dissonance produit une forme de jet lag existentiel chronique : on avance, mais on ne sait plus dans quelle direction ni depuis quand.
Le second fil est territorial. La mobilité imposée par les logiques économiques, l'urbanisation, la déterritorialisation des modes de vie ont coupé les fils qui reliaient une personne à un lieu précis, à une façon locale d'être au monde. On habite des zones plutôt que des lieux. On traverse des espaces plutôt qu'on n'appartient à des places.
Le troisième fil est narratif. Entre l'individu et le monde global, les structures médiatrices se sont effritées : la religion vécue comme cosmos partagé, la classe sociale avec conscience d'elle-même, le métier transmis, la famille élargie qui "tenait" les passages. Ce que Durkheim appelait anomie — l'absence de normes qui donnent de la consistance — produit exactement ce flottement. Trop de récits contradictoires disponibles simultanément, une herméneutique de l'épuisement : on ne sait plus quoi croire, donc on cesse de croire en quoi que ce soit avec consistance.
Et sous tout cela, un fil somatique que la médecine commence seulement à prendre au sérieux. Le flottement a une texture corporelle — il n'est pas que mental. Quand le système nerveux autonome a appris, par l'expérience répétée, que le monde n'est pas tout à fait sûr, il se met en mode survie chronique : ni l'agitation du combat, ni la prostration totale, mais une vigilance diffuse qui empêche de se poser, de s'ancrer, d'être vraiment là. Ce que Stephen Porges appelle la désactivation du système d'engagement social — le fil du nerf vague ventral qui devrait relier aux autres, aux lieux, au présent. Quand ce fil est rétracté, on circule dans le monde sans vraiment le toucher. On flotte.
À cela s'ajoute — et ce point mérite qu'on s'y arrête — la honte. Le flottant contemporain ne souffre pas seulement de flotter. Il souffre de ne pas savoir pourquoi il flotte, dans une culture qui valorise la direction, le projet, l'élan. "J'ai tout pour être heureux" — formule typique, chargée d'une culpabilité silencieuse. La honte de souffrir sans raison suffisante. La honte de ne pas performer. La honte de dépendre. C'est souvent cette honte, plus que la souffrance elle-même, qui retarde de mois ou d'années la recherche d'un sol.
Ce que les données ne disent pas, et que l'observation clinique perçoit : le flottement n'est pas toujours un problème à résoudre. Il peut être un état de seuil — ce que les anthropologues, depuis Victor Turner, appellent la liminalité : ni dedans ni dehors, dans l'entre-deux nécessaire de toute transformation. Les rites de passage créaient intentionnellement cet état avant la réintégration dans une nouvelle forme d'être. La question n'est pas toujours "comment sortir de là" — elle est parfois "qu'est-ce que cela dit de ce qui est en train de mourir et de naître".
Désancrés de quoi, pour aller où ? La question reste ouverte — et c'est une honnêteté nécessaire. Mais quelques lignes de force se dessinent.
IV. Ce que le vivant sait faire
Avant de chercher des réponses dans les sciences humaines ou la philosophie, un détour par l'éthologie — la science des comportements animaux — offre quelque chose que les théories peinent à donner : des images de soin qui fonctionnent, sans prescription, sans autorité centrale, depuis des millions d'années.
Chez les fourmis, les comportements de soin sont distribués dans le tissu social, activés non par une injonction venue du dessus mais par la détection de signaux chimiques. Une fourmi affaiblie est léchée par ses congénères — ce comportement transfère des molécules qui modulent l'immunité collective. Il n'y a pas de médecin-fourmi, pas de spécialiste délégué. Le soin émerge du réseau comme réponse à un signal perçu. Récemment, des chercheurs ont montré que des colonies entières changent leur comportement alimentaire en réponse à des pathogènes détectés — une "prescription collective" qui n'est prescrite par personne.
Chez les loups, un individu blessé ou affaibli ne reçoit pas d'aide ponctuelle : le groupe se réorganise autour de lui. Les trajectoires de chasse changent, la structure spatiale de la meute se modifie. Personne ne "décide" de cette adaptation — elle émerge de la sensibilité mutuelle des individus à l'état du groupe. Le loup affaibli n'a pas à demander de l'aide. Le groupe perçoit et s'ajuste.
Chez les éléphants, les matriarches âgées sont de véritables mémoires écologiques vivantes : elles savent où sont les points d'eau lors des grandes sécheresses, comment se comporter face à des prédateurs inconnus. Leur présence n'est pas symbolique — elle est fonctionnelle. La communauté qui les perd ne perd pas seulement une figure affective. Elle perd une capacité de navigation collective irremplaçable.
Ce que tout cela dit, en creux, de la condition humaine contemporaine : nous avons progressivement centralisé et professionnalisé le soin, le retirant du tissu social pour le confier à des spécialistes désignés, dans des espaces séparés, selon des protocoles codifiés. Ce n'est pas sans bénéfices — la médecine moderne sauve des vies que la "guérison communautaire" d'autrefois laissait mourir. Mais quelque chose s'est perdu dans ce mouvement : la sensibilité collective aux signaux faibles, la capacité du tissu social à percevoir et à s'ajuster, sans qu'une autorité ait besoin de prescrire quoi que ce soit.
Ce que nous cherchons à reconstruire — sous des noms divers : social prescribing, tiers-lieux, médecine communautaire, biorégionalisme — ressemble étrangement à ce que les fourmis et les loups n'ont jamais cessé de faire. Un soin latéral, distribué, émergent. Moins une intervention qu'une résonance.
Ce mot — résonance — mérite qu'on s'y attarde, parce qu'il est au cœur de ce que le flottant a perdu.
Le sociologue allemand Hartmut Rosa a construit toute une théorie autour de ce concept. La résonance, pour lui, n'est pas l'harmonie ni l'accord — c'est l'expérience d'être vraiment touché par quelque chose d'extérieur à soi, d'y répondre, d'être transformé par la rencontre, et que l'autre soit lui aussi affecté. Une relation à double sens, vivante, imprévisible. Ce que détruit la modernité accélérée, selon Rosa, ce n'est pas le lien social en quantité — c'est la qualité de la résonance : quand tout est accessible, rien ne peut vraiment nous saisir. La surprise, le dérangement, l'altérité radicale — conditions de la résonance — sont progressivement éliminés par une culture qui optimise et contrôle.
La résonance a une biologie. Les neurones miroirs — découverts par Giacomo Rizzolatti dans les années 1990 — permettent la simulation interne d'un état observé chez l'autre : quand tu vois quelqu'un souffrir, certains circuits s'activent comme si tu souffrais. C'est la base neurologique de l'empathie. Victor Gallese a étendu ce mécanisme à la perception esthétique — ce que nous appelons "être touché" par une œuvre, un paysage, un corps en mouvement est une réalité neurobiologique : nous la vivons intérieurement, par activation motrice et viscérale.
Et côté endocrinien : l'ocytocine — hormone de l'attachement et de la confiance — est sécrétée par le contact physique, le regard, le toucher, le partage d'un rythme : respiration synchrone, chant choral, marche ensemble. Elle module directement l'axe du stress, le système nerveux autonome, les circuits de récompense. La résonance n'est pas une métaphore poétique. Elle a une chimie.
Ce que tout cela dessine : l'humain est un être poreux, constitutionnellement fait pour être affecté par ce qui l'entoure. La modernité a progressivement durci cette porosité comme mécanisme de protection contre la surcharge — trop de stimulations, trop d'informations, trop d'appels à être affecté par tout et n'importe quoi. L'armure était utile. Elle est devenue, avec le temps, une prison. Et c'est peut-être la définition la plus juste du flottant : quelqu'un qui ne peut plus être vraiment touché, qui circule dans le monde sans que le monde le touche, dont le système nerveux a appris à glisser sur les surfaces pour se protéger — et qui souffre, sourdement, de cette glisse sans fin.
Ce qui soigne, dans cette logique, n'est pas ce qui explique ou résout. C'est ce qui traverse l'armure. Une présence, un paysage, une œuvre, un animal, un rythme partagé. Quelque chose qui rappelle au système nerveux qu'il est encore vivant et relié.
C'est ce que Baptiste Morizot appelle "raviver les braises du vivant" — non pas une injonction à l'enthousiasme, mais un travail patient de réattention à ce qui est là : la texture d'une écorce, le mouvement d'un nuage, l'odeur de la terre après la pluie. Des exercices de perception qui réactivent des circuits perceptifs en veille, et qui sont aussi des circuits de régulation du système nerveux. Redevenir poreux — prudemment, progressivement — à ce qui n'est pas humain.
V. Milieu, pas médicament
Il y a une limite honnête à poser ici — non pas pour invalider les soignants, mais pour leur rendre service en précisant le périmètre de leurs outils respectifs.
La médecine clinique est extraordinairement bien équipée pour intervenir sur l'aigu, le mesurable, le biologique. Elle l'est beaucoup moins pour soigner ce dont il est question ici : le désancrage, la perte de résonance, le système nerveux qui a appris à glisser. Pas parce que les médecins manquent de bonne volonté — mais parce que leurs outils ont été conçus pour autre chose. Le psychologue, lui, travaille précisément dans cette zone — dans la durée, avec la texture de l'expérience intérieure, sans l'outil médicamenteux mais avec la profondeur relationnelle que la consultation de quinze minutes ne peut pas offrir. Et pourtant : le psychologue est souvent lui aussi isolé du tissu du territoire, enfermé dans son cabinet, sans cartographie vivante de ce qui existe à deux kilomètres de sa porte. Quant au psychiatre, il intervient le plus souvent en aval — quand le flottement a fini par peser assez lourd pour franchir le seuil clinique. Chacune de ces figures est nécessaire. Aucune n'est suffisante seule.
Ce que certains pays commencent à comprendre, sous le nom de social prescribing, c'est que l'orientation thérapeutique doit parfois inclure du milieu, pas seulement du moléculaire ou du psychologique. Le médecin britannique qui "prescrit socialement" oriente son patient vers un jardin partagé, une chorale de quartier, un groupe de réparation d'objets — des espaces où l'on fait quelque chose ensemble sans que ce quelque chose soit évalué, où la connexion arrive comme sous-produit de l'activité partagée plutôt que comme objectif affiché.
Mais le mot prescription mérite d'être interrogé — parce qu'il porte, dans sa structure même, quelque chose qui reproduit ce qu'on voudrait soigner. Prescrire, c'est orienter depuis une position d'autorité. C'est dire : je sais ce dont tu as besoin, va le chercher là. Ce geste peut être nécessaire — parfois le flottant n'a plus l'énergie de chercher seul, et un "je te présente quelqu'un, tu peux lui faire confiance" vaut mieux que rien. Mais l'idéal est ailleurs : dans l'invitation incarnée plutôt que dans l'ordonnance. Dans la relation de confiance mutuelle qui fait qu'une orientation devient un passage vivant plutôt qu'une procédure.
Ce que cela suppose, pour le soignant — médecin, psychologue, ou toute figure d'accompagnement — est un changement de posture profond : non plus le spécialiste isolé qui détient l'autorité thérapeutique, mais un nœud dans un réseau de confiance — quelqu'un qui connaît les acteurs du territoire, pas administrativement mais personnellement. Le prof de yoga sérieux. La personne qui anime le potager partagé. Celle qui organise des sorties dans les forêts de pins. Un carnet d'adresses vivant, basé sur la confiance mutuelle, la connaissance réciproque, l'expérience partagée du territoire.
C'est, d'une certaine façon, ce que les médecins de village faisaient autrefois — pas par vertu, mais par nécessité écologique. Le soignant était nœud du tissu social parce qu'il était dans le tissu. La pratique libérale moderne l'en a progressivement extrait, vers le cabinet fermé, la spécialisation, l'épisode aigu. Ce dont il s'agit n'est pas une nostalgie — c'est une reconstruction, dans des formes contemporaines, de quelque chose d'essentiellement éthologique : le soignant comme capteur vivant connecté à un réseau de soin distribué.
Une prescription de milieu, si l'on veut garder le mot, opèrerait à trois niveaux simultanément.
Le milieu corporel d'abord — non pas du sport-médicament, mais des pratiques qui réapprennent au système nerveux autonome à se réguler : respiration, mouvement lent, contact avec des textures et des températures non artificielles. Ce que Porges appelle la co-régulation — qui nécessite un autre être vivant, humain ou non. Le chien, le cheval, la terre, l'arbre ne sont pas des métaphores thérapeutiques : ce sont des régulateurs neurobiologiques réels.
Le milieu relationnel ensuite — non pas des groupes de parole où l'on vient "pour se connecter" (l'objectif affiché crée une pression qui stérilise), mais des espaces où l'on fait quelque chose ensemble sans que ce quelque chose soit rentable ou évaluable. Cuisiner, réparer, jardiner, jouer, chanter. La relation comme sous-produit heureux de l'activité partagée.
Le milieu narratif enfin — offrir des récits dans lesquels l'état du flottant peut s'inscrire et faire sens. Pas une psychoéducation, pas un cours — des histoires, des œuvres, des témoignages. "D'autres ont vécu ceci avant toi. Voici comment ils l'ont nommé. Voici ce que ça leur a appris." La honte se lève un peu quand on découvre qu'on n'est pas seul à flotter — et qu'on ne flotte pas parce qu'on est cassé, mais parce qu'on est humain dans une époque de rupture des formes.
Ce récit-là — tu n'es pas cassé, le sol manque — est peut-être le premier geste thérapeutique. Avant toute technique, avant toute orientation.
VI. De la planche à la nage en banc
Revenons à la baïne.
Le baigneur surpris par le courant de retour commet presque toujours la même erreur : il nage contre. Il mobilise toute son énergie pour regagner le rivage en ligne droite, contre la force du courant. Il s'épuise. Parfois il se noie.
Le flottant contemporain fait souvent la même chose : il lutte contre son état, contre son manque d'ancrage, contre sa propre dérive. Il cherche la volonté, la discipline, le projet. Il essaie de nager en ligne droite vers un rivage dont il n'est même pas sûr qu'il existe. Et il s'épuise.
La planche, c'est l'autre solution — pas la bonne, mais la moins mauvaise de celles qu'il connaît. S'allonger sur le dos, abandonner la lutte, laisser le courant faire. Survivre passivement. C'est ce que font beaucoup de flottants : une forme de capitulation qui n'est pas la mort mais n'est pas non plus la vie. Le dos au ciel, les yeux ouverts sur un monde qui passe, porté par quelque chose d'incompris.
Ce que les sauveteurs savent — et que l'expérience du surfeur ou du nageur expérimenté confirme — c'est qu'il existe une troisième voie. Ni la lutte frontale ni la capitulation passive. Nager avec le courant, en diagonale. Ne pas aller là où le courant veut vous emmener, mais ne pas lui opposer sa force non plus. Trouver l'angle. Utiliser le mouvement de fond qui, sous la turbulence de surface, va dans une direction cohérente. Remettre du mouvement — pas de la force.
C'est une image juste de ce que les passeurs les plus efficaces proposent aux flottants. Pas "bats-toi". Pas "abandonne-toi". Mais : remets du mouvement, trouve l'angle, laisse le courant de fond te travailler. Le flux est d'abord chaotique — on ne voit pas encore sa direction. Mais il a une cohérence que le mouvement lui-même, progressivement, révèle.
Et puis il y a cette dernière image, qui contient peut-être tout : nager en banc.
Les poissons qui nagent en banc ne suivent pas un chef. Chaque individu ajuste sa trajectoire à celle de ses voisins immédiats — quelques règles simples, une sensibilité mutuelle, et il émerge de tout cela un mouvement d'une cohérence et d'une beauté que personne n'a planifiées. Le banc n'est pas une somme d'individus qui se déplacent ensemble. C'est un être collectif temporaire, né de la résonance entre ses membres.
C'est peut-être ce vers quoi pointe, maladroitement, tout ce dont nous avons parlé : non pas la guérison individuelle du flottant, mais la reconstitution progressive des conditions dans lesquelles des êtres humains peuvent nager en banc. Se sentir portés non par une autorité qui sait, mais par la sensibilité mutuelle de ceux qui flottent à côté et qui, eux aussi, cherchent l'angle.
Le passeur n'est pas le pilote du banc. Il est quelqu'un qui a appris à nager — pas parce qu'on lui a enseigné une technique, mais parce qu'il a lui-même traversé la baïne et en est revenu avec quelque chose de plus que la mémoire de la peur. Une texture différente dans la façon d'être présent. Ce que la physique des fluides appelle, dans un autre registre, un surfactant : ce qui maintient l'espace pour l'échange, réduit la tension de surface, permet la rencontre entre ce qui autrement se ferme. Il ne donne pas le mouvement — il en crée les conditions.
Ce n'est pas une thérapie. Ce n'est pas un programme. C'est une façon d'être vivant parmi le vivant.
Une écologie de la porosité.
Cet essai est une réflexion socio-anthropologique et philosophique. Il ne constitue pas un avis médical, psychologique ou thérapeutique, et ne saurait se substituer à une consultation auprès d'un professionnel de santé qualifié. Si vous traversez une période de détresse, n'hésitez pas à en parler à votre médecin ou à un psychologue.
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