Disque de Phaistos vu de tranche, mycélium sur pierre ancienne, poterne dans l'obscur, boîte dont s'échappe la lumière
Le disque de Phaistos, ~1700 avant notre ère. Savoir total. Spiralé. Impeccablement encodé. Illisible à ce jour — faute de grille partagée. Crète minoenne
Prométhée vole le feu aux dieux et l'offre aux hommes. Zeus envoie Pandore aussitôt après. La sagesse du geste — jamais écrite. Mythologie grecque

Poterne

Vers une troisième voie de l'IA commune ?

Un assemblage de fragments qui se cherchent une cohérence — sans prétendre l'avoir trouvée. Sur ce que l'IA ne sait pas, sur ce qu'elle pourrait devenir, et sur le passage étroit entre les deux.

Il existe aujourd'hui deux réponses dominantes à la question de l'intelligence artificielle.

La première est celle du marché. OpenAI, Anthropic, Google, Meta — des corporations privées qui ont capté les ressources computationnelles, aspiré les corpus de l'humanité, et proposent l'accès à la cognition augmentée comme un abonnement mensuel. Le modèle est celui de l'eau en bouteille : la ressource est partout, mais seul celui qui contrôle la mise en bouteille décide qui boit et à quel prix.

La seconde est celle de l'État compétitif. L'Europe répond par InvestAI — deux cents milliards d'euros, cinq gigafabriques, soixante entreprises dont Airbus et L'Oréal. La rhétorique est celle de la souveraineté technologique, du rattrapage, de la compétitivité. Ce n'est pas une alternative au marché — c'est le marché avec un drapeau européen.

Ces deux voies partagent le même impensé : que la question de l'IA est une question de puissance computationnelle et de leadership industriel. Elles ne se demandent pas pour qui, ni avec quels savoirs, ni selon quelle gouvernance.

Entre elles, une porte étroite. Peu visible. Non répertoriée sur les plans officiels.

Une poterne.


Il y a ce que les modèles savent. Et il y a ce qu'ils ne savent pas — non par oubli, mais par construction.

Les grands corpus d'entraînement sont des reflets statistiques de ce qui a été écrit, indexé, numérisé, publié en anglais ou dans une poignée de langues dominantes. Ce biais n'est pas une erreur technique corrigeable à la marge. C'est une décision architecturale qui a des conséquences épistémiques profondes.

Ce qui manque n'est pas anecdotique. C'est précisément ce qui compte le plus là où l'IA pourrait être utile autrement — dans les marges, les territoires, les pratiques incarnées.

Le savoir du médecin de campagne qui reconnaît une détresse au timbre d'une voix avant que le patient ait fini sa phrase. Le diagnostic différentiel construit en vingt ans de consultations dans un territoire précis, avec une population précise, des hivers précis. Ce savoir-là n'est dans aucun corpus. Il ne s'est jamais écrit parce qu'il se transmet par corps présents, par compagnonnage, par la répétition silencieuse de gestes ajustés.

Nous savons plus que nous ne pouvons dire.
— Michael Polanyi, The Tacit Dimension, 1966

De Sousa Santos appelle épistémicide la destruction systématique des savoirs non occidentaux par la colonisation. Ce que font les LLMs n'est pas une destruction — c'est une invisibilisation structurelle. Plus subtil, peut-être plus durable. Les savoirs oraux des médecines traditionnelles africaines, les taxonomies botaniques des peuples amazoniens, les protocoles de soin transmis en langue basque depuis des siècles — tout cela existe, vit, agit. Mais pour les modèles, c'est silence.

Des chercheurs ont récemment mesuré ce phénomène et l'ont nommé knowledge collapse : la tendance des LLMs à régresser vers une moyenne statistique, effaçant progressivement la diversité des affirmations sur le monde au profit d'une voix centrale, homogène, occidentale, anglophone. Ce n'est pas la somme des savoirs de l'humanité. C'est la moyenne pondérée de ce que l'humanité connectée et alphabétisée en anglais a publié sur internet.

Le disque de Phaistos nous attend depuis quatre mille ans. Savoir total, spiralé, impeccablement encodé — illisible faute de grille partagée. Ce que nous sommes en train de construire risque l'inverse : une grille de lecture unique et puissante, mais qui ne peut lire qu'une fraction du disque.

La question n'est pas technique. Elle est politique et éthique : quels savoirs méritent d'être passés ? Et qui décide ?


Quelque chose pousse déjà. Pas dans les communiqués de la Commission européenne. Dans les marges, les labos discrets, les réseaux militants qui ont compris avant les autres que la question n'était pas technique.

Le mycélium des données ouvertes. À Paris, une startup française nommée Pleias a fait quelque chose de simple et de radical : construire un corpus d'entraînement entièrement ouvert, traçable, multilingue, sans contenu piraté. Le Common Corpus — deux trillions de tokens, trente langues, livres patrimoniaux, documents juridiques, presse historique numérisée — démontre qu'on peut entraîner un LLM sans extraire les communs de l'humanité pour les revendre en abonnement. Les modèles Pleias tournent sur Jean Zay, le supercalculateur public français. Ils sont déployés sur Raspberry Pi dans des zones sans infrastructure, comme assistants juridiques auprès de victimes de violences en République Démocratique du Congo et en Ukraine. Sobre, souverain, utile là où ça compte.

Pleias n'est pas exempt de limites — corpus historique biaisé par le domaine public, surreprésentation européenne, et ironie non négligeable : ses données nourrissent aussi la recherche d'Anthropic, l'un des acteurs propriétaires dominants. Le germe est réel. Il pousse dans un sol encore imparfait.

La souveraineté comme protocole. À l'autre bout du monde, les Maoris de Nouvelle-Zélande ont posé une question que personne dans les data centers californiens ne s'était posée : à qui appartiennent les données qui parlent de nous ? Te Mana Raraunga — le Réseau Maori de Souveraineté des Données — affirme depuis 2016 que les données maories doivent être soumises à la gouvernance maorie. Pas à l'État. Pas à une corporation. Aux communautés dont elles émanent. Ils appellent ça taonga — trésor vivant. Une donnée sur une communauté porte la mémoire, la généalogie, le territoire de cette communauté. Elle n'est pas extractible sans conséquence. Ce vocabulaire est peut-être le plus subversif de tous les germes recensés ici — pas parce qu'il est radical, mais parce qu'il est antérieur à la logique marchande.

Le savoir qui résiste au recueil. Quelques chercheurs travaillent sur des méthodologies de recueil consenti des savoirs oraux — entretiens structurés, annotations communautaires, transcriptions validées par les détenteurs eux-mêmes. Ce n'est pas encore de l'infrastructure. C'est de l'exploration. Mais le pont entre ces pratiques et les décisions d'infrastructure n'existe pas encore. Les producteurs de savoirs invisibles et les architectes des corpus ne se sont pas encore assis à la même table.

C'est précisément là que se trouve la poterne.


L'eau coule vers le bas. Le capital aussi. Sans architecture qui en modifie la pente, les communs cognitifs finissent par irriguer les enclosures — comme Common Corpus nourrit discrètement la recherche d'Anthropic sans que cela ait été décidé, négocié, compensé. Pas par malveillance. Par gravité systémique.

Mais l'eau remonte aussi — par capillarité, dans les milieux poreux, contre la gravité apparente. C'est ce que font les germes que nous avons nommés. Lentement. Par des voies étroites. Sans garantie.

La question n'est donc pas : existe-t-il une alternative ? Elle existe, en fragments, en prototype, en pratique dispersée. La question est : qu'est-ce qui empêche ces fragments de se rejoindre ?

Trois verrous.

Le verrou de la traduction. Les ingénieurs des communs et les décideurs politiques parlent des langages qui ne se traduisent pas spontanément. Pleias parle de tokens, de licences permissives, de provenance documentée. La Commission européenne parle de gigafabriques, de compétitivité, de rattrapage sur les États-Unis. Ces deux mondes ne se sont pas encore assis à la même table avec un interprète commun. Le pont technique existe en germe. Le pont politique reste à construire.

Le verrou du prestige. Les institutions suivent le prestige avant de suivre l'utilité. Une gigafabrique de cent mille processeurs GPU impressionne un sommet européen. Un modèle Pleias tournant sur Raspberry Pi dans une zone de conflit n'impressionne pas — même s'il est plus utile, plus sobre, plus souverain. Le vertige du pouvoir computationnel fascine les décideurs comme la taille d'un hôpital fascinait les planificateurs d'un autre siècle — indépendamment de ce qu'il soigne réellement. Les lobbies tech amplifient ce vertige à Bruxelles, non pas en s'opposant frontalement aux communs, mais en rendant le débat illisible dans un autre registre.

Le verrou épistémique. Le plus profond. Les savoirs invisibles — praticiens, oraux, autochtones, incarnés — ne peuvent pas entrer dans le débat politique sur l'IA parce qu'ils ne sont pas représentés dans les espaces où ce débat se tient. Les médecins de terrain ne siègent pas dans les groupes de travail de la Commission. Les détenteurs de savoirs botaniques amazoniens ne sont pas consultés sur les corpus d'entraînement. Ce n'est pas un oubli. C'est une structure. Les espaces de décision reproduisent les hiérarchies épistémiques existantes.

Ce que le pont manquant exigerait — ce n'est pas une réforme technique de plus. C'est une institution nouvelle, hybride, qui aurait simultanément la légitimité d'une mutuelle, la souplesse d'une coopérative, l'autorité d'un régulateur, et la culture d'un réseau de praticiens. Quelque chose qui n'existe pas encore dans le paysage institutionnel — ni en Europe, ni ailleurs.

Et une exigence que rien dans ce texte ne peut éluder : les moyens doivent ressembler à la fin. Une gouvernance des communs cognitifs construite par lobbying, par décret descendant ou par capture institutionnelle reproduirait exactement ce qu'elle prétend corriger. La poterne ne se creuse pas avec les outils de la citadelle.


Il ne s'agit pas d'écrire la suite du mythe. Il s'agit de regarder ce qui pousse déjà — discrètement, par capillarité, dans les marges du système dominant. Sans en faire plus que ce que c'est. Des germes. Des gestes. Des directions possibles.

Le Raspberry Pi en zone de conflit — déjà évoqué, mais l'image mérite qu'on s'y arrête. Ce n'est pas une métaphore. C'est une unité de mesure. Non pas la puissance en milliards de paramètres, mais l'utilité à l'endroit où l'utilité manque le plus. Tout ce qui ne peut pas être évalué à cette aune mérite d'être questionné.

Le médecin qui sait avant de savoir pourquoi. Ce savoir tacite — non formalisable, construit dans le corps avant d'être pensé dans la tête — est à la fois la ressource la plus précieuse et la plus structurellement absente des corpus. Quelques chercheurs travaillent sur des protocoles de recueil consenti. Ce n'est pas encore de l'infrastructure. Mais c'est là, en germe, dans des laboratoires qui ne savent pas encore qu'ils travaillent sur la même question que Pleias et Te Mana Raraunga.

L'inférence distribuée — c'est-à-dire le fait de faire tourner un modèle IA pour répondre à une requête, par opposition à son entraînement — migre progressivement vers des architectures moins centralisées. Des machines plus petites, plus proches des usages, moins monumentales. Ce mouvement est d'abord une réponse à la saturation des data centers. Mais la forme crée des possibilités que la forme centralisée interdisait. Une infrastructure distribuée peut, si on le décide, devenir une infrastructure mutualisée. La capillarité technique précède parfois la capillarité politique.

La donnée comme trésor vivant — Te Mana Raraunga, déjà évoqué, pose ici sa question la plus simple : à qui appartient ce que nous savons ? Ce vocabulaire — trésor vivant, relation, gouvernance communautaire — est antérieur à la logique marchande. Il ne s'y oppose pas frontalement. Il la précède, la déborde, lui propose un autre sol.

Note de marge
Ce que ces gestes ont en commun : aucun n'est spectaculaire. Aucun ne prétend remplacer le système dominant. Chacun opère dans son registre propre — juridique, médical, culturel, technique — sans coordination centrale, sans manifeste commun, sans chef de file. C'est peut-être leur force. Les communs n'ont jamais fonctionné par décret. Ils fonctionnent par pratique accumulée, par règles négociées localement, par la patience de ceux qui savent que le mycélium travaille avant que les arbres poussent.
Mesure de cet assemblage — trois maximes delphiques

Γνῶθι σεαυτόν Connais-toi toi-même — l'invitation à l'introspection et à la conscience de sa propre mesure.

Μηδὲν ἄγαν Rien de trop — un avertissement contre l'excès et l'hybris, l'orgueil démesuré.

Ἐγγύα, πάρα δ'ἄτη Un engagement entraîne la ruine — mise en garde contre les dangers du parrainage et de la caution financière.


Ce texte est une réflexion en chemin, pas une expertise établie. Ses intuitions s'appuient sur des faits vérifiables — les initiatives citées existent, les recherches sont réelles. Mais la cohérence interne d'un raisonnement n'est pas une preuve de sa justesse. La « troisième voie » esquissée ici est une direction possible, pas une certitude. Le tirage au sort appliqué à la gouvernance IA reste un saut considérable que l'histoire des communs ne garantit pas. Les germes existent — leur transformation en infrastructure commune a échoué autant qu'elle a réussi, dans des conditions souvent moins défavorables que celles de 2026.

L'hybris guette tout texte qui parle de sagesse. Ce texte n'y échappe pas par déclaration — seulement, peut-être, par la vigilance de qui le lit.

ἓν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα Je sais que je ne sais rien. — Socrate


Avant l'institution, le sol.

Toute gouvernance durable a besoin d'un humus avant d'avoir besoin d'une architecture. L'humus démocratique — ce que les Grecs appelaient agora et que nous avons progressivement remplacé par des auditions parlementaires et des groupes de travail d'experts — est la condition de possibilité d'une institution légitime. On ne décrète pas un commun cognitif. On le fait émerger d'une délibération suffisamment large, suffisamment lente, suffisamment diverse pour que ce qui en sort ne ressemble pas à ce qui y est entré.

Des praticiens. Des soignants. Des détenteurs de savoirs oraux. Des agriculteurs. Des artisans. Des citoyens ordinaires tirés au sort — pas élus, pas nommés, pas lobbyés. Des gens qui savent des choses que les corpus ne savent pas encore. Le tirage au sort n'est pas une utopie. C'est un humus démocratique éprouvé — les assemblées citoyennes irlandaises, la Convention pour le Climat, des dizaines d'expériences locales qui ont produit des délibérations d'une qualité que les parlements peinent à égaler. Il n'a simplement jamais été appliqué à cette question : que doit savoir une IA commune, et de qui doit-elle l'apprendre ?

Ce serait un commencement. Pas une solution.

Le financeur ne devra pas décider. C'est peut-être le principe le plus difficile à tenir — et le plus nécessaire. Non par méfiance systématique envers ceux qui financent, mais parce que la capture institutionnelle ne passe jamais par la malveillance déclarée. Elle passe par la gravité naturelle de la reconnaissance, de la dépendance progressive, de l'agenda qu'on intègre sans s'en apercevoir. Séparer la ressource de la décision — structurellement, architecturalement, pas par bonne intention déclarée. La cotisation ne donne pas de droit de regard sur le soin. Le mécène ne programme pas le musée. Le financeur ne rédige pas le corpus.

Et rester poreuse juste assez — comme une membrane qui laisse entrer ce qui nourrit et filtre ce qui capture. Ni forteresse ni passoire. Une poterne membranique : passage discret, vivant, sélectif. Creusé délibérément dans l'épaisseur du mur, là où personne ne regarde.

Ce texte ne propose pas de programme. Il ne sait pas qui creusera la poterne, ni quand, ni avec quels outils exactement. Il ne sait pas si l'humus démocratique trouvera les espaces pour se constituer avant que la forteresse soit définitivement close. Il ne sait pas si les germes — Pleias, Te Mana Raraunga, les assemblées délibératives, les savoirs praticiens en attente de recueil consenti — trouveront la cohérence politique qui les amplifie.

Ce qu'il sait : ces germes existent. La capillarité travaille déjà, contre la gravité, dans des milieux poreux que personne n'a encore cartographiés ensemble. Et que nommer des fragments qui se cherchent une cohérence — sans prétendre l'avoir trouvée — est peut-être le premier geste de l'humus.

Questions laissées ouvertes
À qui appartient ce qu'une IA apprend de nous — individuellement, collectivement, générationnellement ?
Quel savoir mérite d'être passé, et qui décide de ce verbe — passer — entre ceux qui savent et ceux qui pourraient apprendre ?
Peut-on construire une infrastructure cognitive commune avec des méthodes non-communes — ou les moyens doivent-ils déjà ressembler à la fin ?
Et si la sagesse de Prométhée — jamais écrite — consistait simplement à poser ces questions avant d'agir ?

Le disque de Phaistos a deux faces.

Entre elles — une tranche.

L'endroit que l'on oublie de regarder.

Où les deux faces se touchent.

— La tranche du disque.

Pleias / Common Corpus (2024–2025) Le plus grand corpus d'entraînement ouvert, multilingue, traçable. Coordonné par Pierre-Carl Langlais et Anastasia Stasenko. Disponible sur Hugging Face. Soutenu par le Ministère de la Culture français et la Fondation Mozilla.
Te Mana Raraunga — Réseau Maori de Souveraineté des Données (depuis 2016) Cadre de gouvernance des données autochtones. Principes CARE pour la souveraineté des données indigènes. temanararaunga.maori.nz
Michael Polanyi — The Tacit Dimension (1966) Fondement théorique du savoir incarné non formalisable. "We know more than we can tell." Traduction française : La connaissance tacite.
Dustin Wright et al. — Epistemic Diversity and Knowledge Collapse in LLMs (2025) Étude empirique mesurant la régression vers la moyenne dans les sorties des LLMs. arXiv:2510.04226.
Boaventura de Sousa Santos — Épistémologies du Sud (2011) Le concept d'épistémicide comme destruction systématique des savoirs non occidentaux. Fondamental pour penser les angles morts des corpus d'entraînement.
Elinor Ostrom — Governing the Commons (1990) La gouvernance des biens communs par les communautés — règles négociées localement, sanctions graduées. Cadre de référence pour une gouvernance IA par les communs.
Ivan Illich — La Convivialité (1973) Le seuil de contre-productivité des outils. Le monopole radical. La suffisance comme condition de la liberté. Référence constante, non citée directement dans le texte.
Commission européenne — Plan d'action IA / InvestAI (2025) 200 milliards d'euros, 5 gigafabriques, initiative GenAI4EU. La réponse institutionnelle dominante — et ses angles morts. digital-strategy.ec.europa.eu