Nous croyons communiquer par les mots. Par les gestes. Par le regard. Et c'est vrai — ces canaux existent, ils comptent, ils façonnent nos relations. Mais sous eux, plus ancien, moins visible, un autre dialogue se tient en permanence : celui des corps qui parlent leur propre langue, sans consulter la conscience.
Cette langue s'appelle la chimiosignalisation. Et si elle nous était familière à l'époque où nous vivions en hordes, proches les uns des autres, avant le savon, le déodorant et le parfum synthétique, nous l'avons progressivement recouverte d'une couche parfumée — sans savoir exactement ce que nous effacions.
La civilisation a recouvert d'une couche parfumée un système de signalisation qui opère sous le seuil de conscience.Ce texte est une tentative de remettre à nu quelques pages de ce livre que nos corps n'ont jamais cessé d'écrire.
Ce que la femme émet
Le corps féminin est un émetteur complexe. Non pas un, mais plusieurs canaux simultanés — certains bien documentés, d'autres encore à peine explorés.
Les copulines sont un mélange de cinq acides gras volatils courts sécrétés par les glandes vaginales, co-produits avec la flore bactérienne locale. Leur concentration monte significativement à l'approche de l'ovulation et chute en phase lutéale — une variation cyclique mesurée en chromatographie gazeuse depuis les années 1970. Ce sont les seules molécules humaines qui satisfont à peu près au critère strict de la phéromone : signal chimique inné, universel, induisant une réponse physiologique mesurable chez le receveur. Exposés à ces composés, les hommes présentent une élévation de la testostérone, une moindre sélectivité dans l'évaluation de l'attractivité féminine, et un comportement moins coopératif entre eux. Une logique évolutive froide : rendre les mâles moins sélectifs et plus compétitifs pendant la fenêtre de fécondabilité.
Mais les copulines ne sont pas seules. La sueur axillaire porte ses propres messages. Des expériences en double aveugle montrent que les hommes évaluent la sueur de femmes sexuellement excitées comme plus attractive que celle des mêmes femmes en état neutre — sans savoir ce qu'ils évaluent. L'excitation sexuelle féminine émet un chimiosignal spécifique. Le désir a une odeur, et elle est détectable.
La salive et l'haleine participent aussi de ce dialogue. Le baiser n'est pas que symbolique : il permet une évaluation olfacto-gustative de la compatibilité immunitaire (les gènes du Complexe Majeur d'Histocompatibilité se lisent dans l'odeur corporelle), et transmet des composés volatils dont la liste n'est pas encore établie. Parmi eux, l'hexadécanal — molécule libérée par la salive humaine, la peau et les fèces — agit sur le cerveau de l'entourage de façon radicalement différente selon le sexe du receveur. Nous y reviendrons.
Et puis il y a les glandes mammaires — les glandes aréolaires de Montgomery — qui, chez la femme allaitante, émettent la seule phéromone humaine véritablement démontrée : un signal chimique qui déclenche le réflexe de succion chez le nouveau-né, quelle que soit la femme dont il provient. Inné, universel, non appris. La première phrase d'une langue chimique que nous avons oubliée.
La flore co-auteure
Il y a une dimension que la biologie des phéromones a longtemps ignorée : les copulines ne sont pas simplement sécrétées par la femme. Elles sont co-produites avec les bactéries qui habitent le vagin.
Le microbiome vaginal — dominé en bonne santé par les Lactobacillus qui acidifient le milieu et fermentent les substrats lipidiques — est un co-auteur silencieux du signal chimique féminin. Une femme en dysbiose ne porte pas seulement un déséquilibre microbien : elle porte un profil chimiosignal altéré, un message brouillé. La pilule contraceptive, en homogénéisant le cycle, efface les variations cycliques du signal. Les spermicides au Nonoxynol-9 détruisent la flore lactobacillaire — et avec elle, une partie du langage. Les lubrifiants mal formulés perturbent l'écosystème qui co-produit le message.
La civilisation a recouvert d'une couche parfumée ce système de signalisation qui opère sous le seuil de conscience. Elle l'a aussi, moins visiblement, altéré de l'intérieur.
L'homme aussi émet
Le dialogue n'est pas à sens unique. Les glandes apocrines axillaires masculines produisent les 16-androstènes — dont l'androstadienone et l'androsténol — à des concentrations trois fois supérieures à celles des femmes. Fraîche, la sueur masculine porte l'androsténol, perçu comme chaleureux et socialement positif. Oxydée, elle produit l'androsténone, au profil plus ambigu — certaines femmes le trouvent musqué et attractif, d'autres repoussant, d'autres encore ne le sentent pas du tout : il existe une anosmie spécifique à cette molécule, génétiquement déterminée.
Cette anosmie peut s'acquérir, ou se perdre, par exposition répétée — c'est la plasticité olfactive, l'une des découvertes les plus fascinantes du champ : notre système olfactif apprend, se recalibre, s'affûte sur ce à quoi il est exposé.
La testostérone masculine passe dans la salive. Le baiser, là encore, n'est pas anodin — il transfère à la femme de petites quantités de testostérone, potentiellement augmentant sa libido à court terme. Ce n'est pas de la magie. C'est de la biochimie de contact.
L'émotion s'exporte
La recherche récente ouvre un territoire encore plus vaste : les états émotionnels ont une signature chimique volatile, transmissible.
Des méta-analyses portant sur vingt-six études et plus de mille six cents participants documentent que la peur, le stress et l'anxiété se communiquent par l'odeur corporelle. Pas consciemment — les receveurs ne savent pas qu'ils sont exposés à de la sueur prélevée lors d'un état de peur. Et pourtant leur visage exprime la peur, leur attention se fait plus vigilante, leur amygdale s'active. La contagion émotionnelle a un vecteur chimique réel, distinct du regard, du geste et de la voix.
Ce qui vaut pour la peur vaut pour la joie et pour le désir. Une odeur "heureuse" est chimiquement distinguable d'une odeur neutre. Une sueur d'excitation sexuelle est perçue comme plus attractive qu'une sueur de repos — en aveugle, sans que personne ne sache ce qu'il évalue.
Et les réponses ne sont pas identiques selon le genre : la sueur de stress d'un homme produit une réponse émotionnelle comparable chez les receveurs des deux sexes — mais la sueur de stress d'une femme déclenche une activation amygdalienne nettement plus forte chez les femmes que chez les hommes. Comme si l'état d'une femme était plus "lisible" par les autres femmes. Une sensibilité de groupe, peut-être vestige d'une coordination sociale entre femelles primates.
Le signal du nourrisson
Une découverte du Weizmann Institute mérite d'être isolée, tant elle reconfigure le tableau. L'hexadécanal — molécule inodore présente dans la peau, la salive, les fèces et en particulier sur la tête des nouveau-nés — bloque l'agressivité chez les hommes, mais la déclenche chez les femmes.
Même molécule, même signal chimique — deux réponses comportementales opposées selon le sexe du receveur. L'imagerie cérébrale confirme : les deux sexes activent les mêmes zones de perception sociale, mais les connexions entre l'évaluation sociale et l'exécution agressive se renforcent chez les hommes et s'effacent chez les femmes — ou l'inverse. L'hypothèse évolutive est d'une beauté triste : pour un bébé, il est dans son intérêt que sa mère devienne plus agressive — pour le défendre — et que son père le soit moins — pour ne pas constituer une menace. La même molécule accomplit les deux. Le nourrisson programme chimiquement ses gardiens. Sans mot.
La parade
Ce qui précède n'est pas séparable de ce qui suit. Parce que les chimiosignaux ne voyagent pas seuls — ils accompagnent une parade. Non pas celle, visible et codifiée, des paons ou des cerfs. Celle, plus subtile et plus puissante peut-être, des humains : le corps qui se redresse imperceptiblement, la voix qui prend une autre densité, le regard qui s'attarde, la façon dont une main occupe l'espace.
La parade humaine se déploie à travers le geste, la voix, la posture, le regard — et sous tout ça, en sourdine, la chimie.
Ces deux niveaux sont synchrones. Les études sur les danseuses de cabaret montrent que les pourboires augmentent significativement en phase ovulatoire, et chutent en phase menstruelle et lutéale. La chimie et le comportement ne font qu'un : le corps fertile se tient différemment, parle différemment, sourit différemment. Et sous tout ça, les copulines montent.
Chez les animaux, on appelle ça la parade nuptiale. Chez l'humain, on l'appelle parfois séduction, charme, présence. Les mots changent. La biologie, elle, n'a pas beaucoup bougé.
La relation longue — habituation et plasticité
Puis vient le temps long. Ce que la biochimie de la rencontre ne dit pas, c'est ce qu'il advient quand les corps cohabitent, saison après saison, dans la même lumière et sous le même toit.
Au début, le signal est nouveau. Et l'olfaction, comme tous les systèmes sensoriels, répond à la nouveauté. Le profil chimiosignal de l'autre est chargé d'information — il capte, il active, il marque. Puis, progressivement, il devient fond. L'habituation olfactive centrale est documentée : l'exposition répétée à un même signal réduit la réponse neuronale. Non pas que le signal disparaisse — mais qu'il soit filtré, traité comme connu, donc peu informatif.
C'est peut-être là, dans ce silence progressif de l'olfaction, que se tisse une partie de ce qu'on appelle "la flamme qui s'éteint". Pas une disparition du désir, mais une habituation du canal par lequel il passait sans qu'on le sache.
Et pourtant. La même olfaction est plastique. On peut apprendre à sentir ce qu'on ne sentait pas. On peut, par exposition répétée, développer une sensibilité nouvelle. Le canal peut se rouvrir — par attention, par présence, par la décision de traiter à nouveau comme nouveau ce qu'on avait mis en fond sonore.
Un clinicien rapporte le cas d'une femme qui, après vingt ans de vie commune, déclare ne plus supporter l'odeur de son mari. Son corps avait probablement à peine changé. Ce que son nez lisait, c'était l'éloignement déjà accompli en elle — le rejet formulé chimiquement avant que les mots ne soient prêts. L'intolérance olfactive au partenaire comme symptôme d'une rupture intérieure déjà consommée.
Les conditions qui permettent au désir de circuler se cultivent. La nouveauté contextuelle sort les chimiosignaux de l'habituation. La présence somatique modifie ce qu'on émet. Et la parole — non pas celle qui décrit, mais celle qui affecte. Le mot juste, inattendu, qui traverse la routine et crée de la surprise dans le système nerveux — et par là, dans la chimie.
Il réactive un état intérieur qui émet. Ce zeste d'amour au parfum de rose — que les mots peuvent raviver avant même que les corps ne se souviennent.Ce que nous ignorons encore
Ce texte est une carte partielle d'un territoire immense. La recherche a à peine commencé à cartographier.
On ne sait pas ce que produit chimiquement un groupe de corps dans la même pièce, en contact répété et intense — les dynamiques de chimiosignaux collectifs restent une terra incognita. On ne sait pas si les états émotionnels chroniques laissent une empreinte dans le profil chimiosignal de fond d'un individu, perçue inconsciemment par l'entourage proche. On ne sait pas ce que la parole délivre chimiquement quand elle affecte — quand elle ouvre ou referme. On sait qu'elle traverse l'air, que cet air est chargé, qu'il entre dans le nez de l'autre. Le reste est hypothèse.
Ce qu'on sait, c'est que nos corps parlent une langue que nos cerveaux n'entendent pas directement — mais que nos comportements, nos humeurs, nos pulsions, nos attachements reçoivent et traduisent, en temps réel, sans nous consulter.
Le corps n'a jamais cessé de parler. C'est nous qui avons cessé d'écouter.Bibliographie & sources ▾
Sources citées
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Pour aller plus loin
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- Jaquet C. Philosophie de l'odorat. PUF. 2010
- Suskind P. Le Parfum. Fayard. 1985 — fiction, mais juste.
- Morin E. La Méthode, tome 2 : La Vie de la Vie. Seuil. 1980 — systémique des organismes.