Le mot latin religio a deux origines possibles, et le choix entre les deux change tout.
Cicéron (Ier s. av. J.-C.) le rattache à relegere — « relire, recueillir avec soin, être attentif ». La religion serait alors une attitude d'attention scrupuleuse au sacré, un soin apporté aux rites, une vigilance intérieure. C'est une étymologie de la conscience.
Lactance (IVe s.), auteur chrétien, préfère religare — « relier, attacher ». La religion devient ce qui relie l'homme à Dieu, le lien vertical entre la créature et son créateur. C'est une étymologie de la relation.
La seconde étymologie a dominé l'imaginaire occidental chrétien, mais la première est philologiquement plus solide. Cette distinction n'est pas anecdotique : relegere désigne une pratique intérieure d'attention ; religare désigne une structure relationnelle, et donc potentiellement institutionnelle.
Le concept même de « religion » est une catégorie occidentale, forgée dans le contexte du christianisme romain. L'hindouisme se désigne comme sanātana dharma (loi éternelle), le bouddhisme comme dharma (enseignement/loi), le taoïsme comme dao (voie). Aucune de ces traditions ne se pense comme une « religion » au sens où l'Occident l'entend — un système de croyances codifié avec un clergé, un dogme et une institution.
Quand les Européens ont appliqué le mot « religion » aux traditions qu'ils rencontraient en Inde, en Chine, en Afrique, ils ont projeté une catégorie chrétienne sur des réalités qui ne lui correspondaient pas. C'est un biais fondamental qui persiste dans la plupart des études comparatives.
Avant que le mot n'existe, ce qu'il tente de désigner existait déjà : le rapport de l'être humain au mystère, à la mort, à l'invisible, au sacré. Les sépultures néandertaliennes, les grottes peintes, Göbekli Tepe — tout cela précède de dizaines de millénaires toute « religion » organisée.
Le sens le plus profond, peut-être, est celui que Cicéron avait pressenti : une attention. Pas un système de croyances, pas une institution, pas un dogme — mais une qualité de regard. Être attentif à ce qui dépasse. C'est ce que les mystiques de toutes traditions ont redécouvert, souvent contre leurs propres institutions.
Si l'on met de côté les structures institutionnelles et qu'on écoute ce que les traditions disent d'elles-mêmes :
L'hindouisme vise moksha — la libération du cycle des renaissances, la reconnaissance que l'Atman individuel est identique au Brahman universel.
Le bouddhisme vise nirvana — la cessation de la souffrance par l'extinction de l'attachement et de l'illusion du soi permanent.
Le judaïsme vise tikkun olam — la réparation du monde, la justice, l'alliance entre un peuple et son Dieu.
Le christianisme vise theosis/salut — l'union avec Dieu, la participation à la nature divine (pour les mystiques), ou le salut de l'âme (pour la doctrine courante).
L'islam vise islām lui-même — la soumission volontaire à la volonté divine, la paix intérieure qui en découle. Le soufisme y ajoute fanā' — l'extinction du moi dans le divin.
Le taoïsme vise wu wei — le non-agir, l'alignement avec le flux naturel du Tao.
Ces buts convergent sur un point : le dépassement de l'ego — que ce soit par la connaissance, la dévotion, l'abandon, l'attention ou la dissolution. La diversité est dans les chemins. La direction est étrangement similaire.
Benveniste, É. — Le vocabulaire des institutions indo-européennes (1969) · Dubuisson, D. — L'Occident et la religion (1998) · Smith, W.C. — The Meaning and End of Religion (1962) · Masuzawa, T. — The Invention of World Religions (2005)
La frise montre les événements. Mais les connexions les plus profondes sont invisibles dans une chronologie linéaire. Voici les fils rouges qui traversent les traditions — les chemins que les fourmis ont empruntés sans le savoir.
« Les informations sont souvent tellement éparpillées dans notre monde que l'effort d'exploration est neutralisé par l'immensité de l'explorable. » — J.-B., mars 2026. Ces fils rouges sont une tentative de rendre l'immense navigable.